Un chantier pour transformer l’économie française

Les organes, processus et modes de réflexion sur « le monde d’après » prolifèrent. Il faut, bien évidemment, s’en féliciter. Mais tous ne sont probablement pas efficaces, voire efficients, ni dénués d’intérêts plus ou moins personnels.

Je voudrais ici mettre en avant la démarche du think tank The Shift Project qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone, association loi 1901 reconnue d’intérêt général et guidée par l’exigence de la rigueur scientifique.

La méthode que The Shift Project souhaite échafauder s’intéresse à l’économie concrète : pas « euros », « croissance » et « dette », mais « métiers », « tonnes », « joules » ; pas « Combien ça coûte ? », mais « Que fait-on ? » 

Elle parlera de ce que les gens font aujourd’hui et de ce qu’ils pourront faire demain, et des moyens matériels nécessaires pour opérer le passage d’un monde à l’autre. 

La transformation envisagée réclamera dans bien des cas de simplifier ou de ralentir. Souvent aussi, elle aura besoin de davantage de têtes et de bras. 

Un système économique plus sobre n’a pas à être un système demandant aux pauvres de se serrer plus encore la ceinture. Au contraire, il peut donner de l’air aux budgets les plus modestes, en organisant des économies d’énergie et de matière. Et il peut ouvrir d’importantes possibilités nouvelles de travail. 

Un tel cercle vertueux, pour être bouclé, doit être pensé, discuté, organisé : planifié. 

En partant de la situation de ceux qui vivent et travaillent aujourd’hui en France, The Shift Project pose les jalons d’un plan de transformation de l’agriculture, du bâtiment, de l’énergie et de l’industrie, des transports, de la santé, des services, de la culture et des médias. 

Le but : lancer un débat sur les actions que la République devra mener à bien pour tenir ses engagements devant l’Histoire, et offrir à chacun une place dans une société durable. 

Voici l’esquisse des dimensions principales des quinze axes sectoriels qui seront explorées dans le cadre du plan.

SECTEURS « AVAL » 

Mobilité du quotidien

• réduire le nombre de kilomètres parcourus : urbanisme, télé- travail, livraisons efficaces 

• induire un report vers des modes moins carbonés et mieux remplis : marche, vélo, transports en commun, covoiturage, par des infrastructures adaptées 

• améliorer les véhicules et leurs carburants : plus sobres, plus légers, plus aérodynamiques ; électrification du parc automobile ; motorisations alternatives pour les transports en commun routiers 

• accompagner le changement de comportements et promou- voir une vision désirable de la mobilité décarbonée : politiques de publicité, gouvernance territoriale de la mobilité 

Mobilité longue distance 

• réduire le nombre de kilomètres parcourus : téléconférences, voyager autrement, outils de réduction de la mobilité carbonée, notamment aérienne 

• développer massivement l’usage du train par un report modal depuis la voiture et l’aérien : infrastructure et exploitation ferroviaire 

• adapter l’usage des voitures et des avions : réduction des vitesses des voitures, voies de covoiturage sur autoroute ; diminution du nombre de classes supérieures de voyage en avion 

• améliorer l’efficacité énergétique des véhicules : renouvellement des flottes d’avions, turbopropulseurs pour vols courts, planification de l’avion à 2050 

Fret 

• diminuer le nombre de tonnes.km transportées (moins de tonnes, moins de km) : découlera des choix dans l’industrie 

• planifier le report vers les modes de transport les moins car- bonés : infrastructures rail et fluvial, électrification des auto- routes, évolution des taxes sur l’exploitation de chaque infrastructure, et des règles d’exploitation 

• minimiser le contenu carbone de par tonne.km : changement de vecteur énergétique, en cohérence avec les infrastructures énergétiques, taux de remplissage des camions, éco-conduite, vitesse sur la route. 

• repenser la logistique du dernier kilomètre : gouvernance au niveau de l’agglomération, possibilité de gestion par un monopole public (comme ce qui peut exister pour la distribution d’eau) 

• faciliter et accompagner la transition du secteur : information carbone, planification logistique au niveau régional, accompagnement de l’emploi 

Logement individuel et collectif 

• généraliser la sobriété pour les constructions neuves : freiner et stopper la construction de maisons individuelles hors démolition reconstruction, rediriger les compétences vers la rénovation 

• massifier la rénovation globale performante et résilience : structurer une filière de rénovation (offres intégratrices, formation, financement, révisions réglementaires pour le collectif) 

• décarboner la production de chaleur : biomasse, pompes à chaleur • mobiliser le bâtiment en tant que puits de carbone : multiplication par 2 de l’usage du bois dans la construction et surtout la rénovation.

Santé 

• renforcer la résilience en cas de crise ou de rupture d’approvisionnement logistique : localisation des services de santé, chaines d’approvisionnement, souveraineté numérique des outils de gestion… 

• décarboner et atténuer la dépendance pétrolière et matérielle de son infrastructure, ses équipements, ses approvisionnements et ses usages 

• former, sensibiliser, lier éthique médicale et contrainte environnementale 

Enseignement Supérieur et Recherche (ESR) 

• mettre la recherche au service de la transition : réorientation des programmes et des financements vers des innovations au service de la transition, maintien de la recherche de base 

• adapter l’enseignement à la transition : former tous les étudiants à la compréhension des enjeux énergie-climat, former les professionnels de la transformation de l’économie 

• décarboner les infrastructures et les biens et services (transport, rénovation, mobilité, alimentation) 

Usages numériques 

• construire un plan de sobriété numérique : objectifs macroscopiques de développement du numérique tenant compte de ses impacts environnementaux dans un plan national ou européen, décliné par acteur et territoire 

• piloter le développement d’un système d’usages sobres : penser les usages pour rester dans le cadre de ces objectifs macroscopiques 

• piloter la construction de territoires « intelligents » et résilients, plutôt que seulement connectés : penser l’usage de la technologie numérique dans les projets de territoire, et dans les politiques d’achats numériques, tenant compte des impacts environnementaux du numérique 

Culture 

• décarboner les infrastructures, les biens et les services (transport, rénovation, mobilité, alimentation, etc. du secteur de la culture) 

• former tous les professionnels de la culture aux enjeux énergie, climat, et résilience 

• faire de la culture un acteur moteur de la sobriété numérique (exigence de transparence énergétique des acteurs du numérique) 

Défense et sécurité intérieure 

• décarboner les infrastructures et les services : décarbonation des déplacements et moyens de transports des hommes et du matériel, alimentation plus soutenable… 

• réduire la dépendance aux ressources limitées : commande et rédaction des cahiers des charges de matériel militaire intégrant les enjeux de ressources critiques, pratiques d’entrainement moins carbonées 

Administration publique 

• décarboner les biens, les infrastructures et les services : commande publique décarbonante (rénovation des bâtiments, flottes de véhicules, restauration…), décarbonation de la mobilité des agents, bilans carbones croisant les secteurs et les territoires 

• renforcer la résilience de l’administration publique : adaptation au changement climatique, rapprochement des services publics aux administrés, planification face aux crises, réflexion sur la souveraineté des chaines logistiques critiques et des outils numériques du secteur. 

• réorganiser le secteur et ses ressources humaines pour faire face aux nouveaux défis : formation des agents aux enjeux énergie, climat et résilience, création de postes spécialisés sur ces enjeux et sur les méthodes de planification aux différents échelons décisionnels. 

SECTEURS « AMONT » 

Industrie lourde, manufacturière, recyclage et déchets 

• impulser un travail de cartographie des vulnérabilités physiques de chaque secteur, en collaboration avec les acteurs concernés • rebâtir une industrie de première transformation résiliente : décarbonation des infrastructures et des procédés, réduction des productions de matériaux – en accord avec la trajectoire sur les émissions – et optimisation de leur usage 

• rebâtir une production manufacturière résiliente et cohérente avec la transition : conception plus sobre et maximisant la durabilité, développement de filières de réutilisation, réparation, reconditionnement et recyclage 

Industrie automobile 

• développer et produire des véhicules sobres, thermiques et électriques : voiture thermique 2L/100 km, voitures électriques de faible consommation et faible masse, vélos électriques 

• réduire l’empreinte carbone de la fabrication et de la fin de vie • développer de nouvelles activités productives et de service face à la réduction de la place des véhicules particuliers : co-voiturage, services autour des cycles et deux-roues 

Agriculture et alimentation 

• construire des systèmes alimentaires s’affranchissant progressivement des combustibles fossiles (moins d’intrants de synthèse, chaines logistiques moins longues, plus d’étapes de transformation à la ferme, moins de spécialisation des régions ou des intermédiaires) : prise en compte de toute la chaine de valeur, compromis entre spécialisation / productivité et autonomie / résilience 

• changer profondément les systèmes agricoles et les assiettes : transition massive vers l’agroécologie, priorité à la qualité sur la quantité pour l’élevage

• exploration des possibilités de multiplier par trois le nombre d’actifs agricoles en une génération 

Forêt et bois 

• augmenter la part des produits bois dans la construction et la rénovation, ce qui s’accompagne de restructurations de la filière pour donner la priorité au bois d’œuvre 

• dresser le bilan des potentiels de séquestration de carbone dans les forêts, prairies et sols agricoles 

Énergie 

• assurer le bouclage offre-demande de notre exercice, par vecteur énergétique, en répondant aux besoins en énergie de tous les secteurs en transition 

• assurer en particulier le bouclage réaliste de la décarbonation des vecteurs énergétiques liquides et gazeux : biocarburants en adéquation avec le gisement réel en biomasse, biogaz, hydrogène, power-to-gas, CCS, CCU 

• assurer la sécurité d’approvisionnement 

https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2020/05/Crises-climat_chantier-du-Plan_Shift-Project.pdf

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