Stratégie nationale de l’enseignement supérieur : les préconisations du comité STRANES

Le rapport d’étape du comité chargé de proposer au gouvernement une stratégie nationale de l’enseignement supérieur a été présenté le 9 juillet. Alors que la stratégie nationale de recherche s’est ouverte à l’Europe (France Europe 2020) et vise à contribuer à augmenter la compétitivité de l’équipe France pour restaurer la croissance, ces premiers éléments de stratégie nationale de l’enseignement supérieur étaient attendus pour fixer un vrai cap pour l’enseignement supérieur en évitant deux écueils, apparaître comme un plaidoyer pour la défense des intérêts des universités françaises et apparaître déconnecté de la vie et des réalités économiques françaises et européennes.

Cinq objectifs stratégiques

Le comité fixe « 5 objectifs pour construire la France de demain et agir pour l’égalité » (extrait du sommaire) :

1. Soutenir l’économie et construire une société apprenante

  • Développer la formation continue
  • Ouvrir la formation. 
  • Reconnaître l’investissement dans la formation. 
  • Favoriser l’emploi des docteurs.

2. Développer l’internationalisation de l’enseignement supérieur

  • Une « culture de la bienvenue ».
  • Cursus en anglais. 
  • S’impliquer dans U-Multirank. 
  • Position non tranchée sur les droits d’inscription des étudiants étrangers. 

3. Favoriser une réelle accession sociale et agir pour l’inclusion

4. Inventer l’éducation supérieure du 21e siècle

  • Former les enseignants-chercheurs à la pédagogie. 
  • Créer des équipes pédagogiques. 

5. Répondre aux aspirations de la jeunesse

Les moyens pour y parvenir : un mix entre bonnes idées et liste de revendications

Ce rapport d’étape propose ensuite des moyens pour mettre en œuvre ces éléments de stratégie, tant en matière de leviers (créativité, coopération) que de modèle économique (financements).

De bonnes idées méritent d’être soulignées.

Mettre la créativité et la coopération au service de la stratégie nationale apparaît nécessaire, de même que reconnaitre l’investissement dans la formation.

Créer des espaces de coopération interdisciplinaires est de plus en plus crucial pour développer l’ouverture d’esprit des étudiants (voire des formateurs) et l’innovation, celle-ci naissant désormais de plus en plus dans l’interdisciplinaire.

De même, il est très encourageant que le Comité considère que la formation supérieure doit permettre à chacun d’acquérir des connaissances fondamentales et des compétences transversales, qui leur permettront de changer de métier au cours de leur vie, et de suivre des formations plus pointues leur permettant de s’investir dans les nouveaux métiers.

Utiliser le contrat quinquennal pour favoriser la mise en œuvre de la stratégie serait effectivement un signe que l’Etat (stratège) a les moyens d’appliquer la politique qu’il a défini et approuvé.

Même si la distinction Etudes populaires/Etudes bourgeoises est connotée (voire provocatrice), force est de constater que l’ascenseur social s’est dégradé, problème sur lequel ce rapport d’étape se penche intelligemment.

Quelques inquiétudes ou interrogations émergent néanmoins.

Ce rapport d’étape propose de favoriser des expérimentations au prétexte de développer l’agilité et la culture du oui, ce qui reste flou mais apparaît louable, le risque étant de donner l’impression de tâtonner en matière d’innovation pédagogiques. La part de l’éducation et de l’enseignement dans le budget de l’Etat est quand même de l’ordre de 20 % (environ 80 Md€ sur 407 Md€). Ceci militerait effectivement pour investir et inciter à l’innovation pédagogique : un « Investissement d’Avenir » pour l’innovation pédagogique.

Mais cette demande de budget supplémentaire permet d’aborder le modèle économique de l’université française, pardon, de l’enseignement supérieur français du futur… et de rentrer dans le champ des revendications financières.

Il est louable de considérer qu’il faut investir pour permettre à la France de jouer son rôle dans la société apprenante. Pour cela, davantage investir dans l’innovation pédagogique et dans la recherche en la matière est une bonne idée à condition que les résultats de cette recherche pédagogique soient ensuite valorisés et effectivement mis en œuvre par ses acteurs. Rappelons que sont inscrits au budget de l’Etat environ 974000 postes publics dans l’éducation et l’enseignement. Rappelons aussi que l’enseignement supérieur bénéficie déjà d’une enveloppe (certes non entièrement consomptible) de 11 milliard d’€ (sur 35 Md€) dans le Programme des Investissements d’Avenir 1.

Et pourquoi proposer de défendre un modèle européen de financement de l’ESR et de sortir l’enseignement supérieur et la recherche du calcul des déficits si c’est pour pouvoir, sans crainte de se faire taper sur les doigts par Bruxelles, creuser encore davantage le déficit… et proposer que les entreprises doivent contribuer davantage au risque de creuser encore davantage le fossé entre les universités et le monde économique. Pour mémoire, cet argument de sortie d’une partie du budget de l’Etat pour le calcul du déficit avait déjà été utilisé par le ministère de la défense au prétexte que le budget correspondant contribuait à bâtir une défense européenne et que seuls 2 ou 3 pays en Europe avaient, sur le sujet, des capacités et des budgets conséquents.

Si ce rapport d’étape appelle légitimement de ses vœux des modalités de financements des établissements en phase avec les objectifs stratégiques, il se prononce clairement contre la hausse des droits d’inscription pour les étudiants. Ce qui n’apparaît pas forcément réaliste lorsque on voit le nombre d’universités en déficit, voire en double déficit, et les difficultés qu’elles ont à entretenir leurs infrastructures, à faire face au GVT (glissement vieillesse-technicité) et à l’augmentation de leurs charges fixes (énergie, …).

Le rapport d’étape note que, entre 2000 et 2012, le nombre d’étudiants du privé a augmenté de près de 60 %. Il pose la question de la responsabilité de l’Etat face au secteur privé de l’enseignement supérieur, en envisageant évidemment d’aller au-delà des regroupements envisagés actuellement (COMUE, …) et de s’intéresser aussi aux enseignements supérieurs dans les lycées et les formations socio-médicales

Ce rapport soulève donc le problème des formations supérieurs hors sphère publique de l’enseignement supérieur (classes préparatoires, formations socio-médicales, grandes écoles), principalement pour revendiquer que ces formations soient évaluées (mais quelle meilleure évaluation que de trouver des étudiants qui, en plus réussissent : 82,5 % des jeunes diplômés des grandes écoles ont trouvé leur premier emploi en moins de deux mois (source CGE-2012)) voire pour suggérer qu’elles soient intégrées à la sphère publique.

S’agissant des grandes écoles, il faut remarquer que seule l’ESSEC a été auditionnée à titre individuel en complément des auditions « syndicales » de la CGE, de la CEDEFI et de la FESIC. Pour mémoire, ce sont plus de 13 présidents (ou anciens présidents) d’université qui ont été auditionnés à titres divers et 3 font partie du comité, d’après les éléments fournis en annexe au rapport.

Le marché de l’enseignement supérieur en France est un marché libre. C’est la loi de l’offre et de la demande. Pourquoi parents ou étudiants dépenseraient des milliers d’€ pour des études dans des grandes écoles ou des formations privées si ce n’est pour bénéficier d’un « meilleur » enseignement au sens insertion professionnelle ? En la matière, c’est à l’enseignement public à élever son niveau et de proposer une offre améliorée. Ne doutons pas que c’est bien là l’objectif de cette stratégie nationale au bénéfice des étudiants.

Quelles attentes des étudiants ?

Car qu’attendent la plupart des étudiants de l’enseignement supérieur ? Apprendre. Mais apprendre afin d’avoir un métier et des revenus. Ceci pose la question de la place de l’insertion professionnelle dans ce rapport d’étape et du dialogue du Comité avec les futurs employeurs des diplômés de l’enseignement supérieur, même si, en parallèle avec le Comité StraNES, c’est le Comité Sup’Emploi qui a vocation à traiter ces problématiques auprès du MENESR.

L’enseignement supérieur doit avoir pour vocation le transfert de connaissances et de savoir, surtout à l’université, mais aussi de savoir-faire de façon à créer des compétences permettant à l’étudiant de s’insérer dans la vie professionnelle. Tout le monde sait que l’insertion professionnelle est une mission officielle des universités depuis la loi LRU (2007).

L’insertion professionnelle 

Au-delà de son (ou ses) modèle(s) économique(s), l’ancrage dans la vie économique de l’enseignement supérieur s’effectue par l’insertion professionnelle des diplômés. Le dialogue avec les futurs employeurs des étudiants est donc particulièrement important.

Un peu d’analyse lexicale. Dans ce rapport d’étape (61 pages hors annexes), le mot « insertion » apparaît 3 fois dont une fois sur le thème (cheval de bataille) de l’insertion des docteurs. Mais il apparaît 10 fois dans les intitulés des positions professionnelles des personnes auditionnées (voir les annexes du rapport), ce qui est rassurant quant à la prise en compte de cette mission, administrativement au moins.

Il faut savoir gré au Comité d’avoir auditionné 2 pôles de compétitivité (Cap Digital, Up-Tex), lieu de travail et de construction collective entre le monde de la recherche publique et le monde des entreprises, dédié à la mise sur le marché de produits innovants (les SATT étant davantage tournées vers l’étape dite de « maturation »).

Les futurs employeurs ?

On ne peut qu’encourager le Comité à poursuivre ses travaux vers la communauté (multiforme) des employeurs, publics ou privés.

Si la plupart des ministères ont été entendus, non pas en tant qu’employeurs (même si la fonction publique nationale recrute !) mais comme tutelles d’établissements d’enseignement supérieur, aucun acteur individuel du monde économique ne semble avoir été auditionné directement, même si certains faisaient partie du Comité lui-même. Si la liste des personnes et institutions auditionnées occupe quand même 16 pages -69 à 85- de ce rapport d’étape, seuls ont été auditionnés le MEDEF, l’UIMM et la CGPME, au titre de représentations syndicales. Aucun industriel, aucune société de service, aucune banque, aucune assurance, aucune PME ou ETI, ….. n’a été auditionné individuellement. Ce sont pourtant des employeurs de diplômés de l’enseignement supérieur et des créateurs d’emplois.

Rappelons que, « faute d’innovation et de compétitivité », Geneviève Fioraso, appelait en conclusion du dernier colloque de la CPU à « réapprendre à aimer notre industrie et à la rendre plus attractive pour les jeunes », afin de « créer de nouvelles filières liées aux nouveaux défis de société ».

Ne faudrait-il pas que le Comité se tourne davantage vers les futurs employeurs, publics (nationaux, territoriaux ou sociaux) ou privés, des étudiants pour leur poser les questions « qu’attendez-vous de l’enseignement supérieur ? » et « qu’êtes-vous prêts à faire pour l’enseignement supérieur ? ».

Gageons que les travaux du Comité vont se poursuivre jusqu’au rapport final prévu à l’automne, en évitant les deux écueils signalés en introduction.

Le monde de l’enseignement supérieur mérite une réflexion stratégique courageuse, réaliste, sans tabou et motivante.

 

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid81189/strategie-nationale-de-l-enseignement-superieur-remise-du-rapport-d-etape.html

Ce contenu a été publié dans Uncategorized. Mettez-le en favori avec son permalien.

2 pensées sur “Stratégie nationale de l’enseignement supérieur : les préconisations du comité STRANES

  1. Bonjour,
    La CDEFI partage les grandes lignes de votre analyse. Vous avez notamment relevé de manière très pertinente les rares occurrences du mot « insertion », qui apparaît une fois sur trois en liaison avec le doctorat. C’est tout à fait symptomatique de la vision du MENESR. Nous avions insisté parmi d’autres, comme l’indique le communiqué de presse que nous avons publié aujourd’hui (lien ci dessous), sur la nécessité de se fixer de réels objectifs en matière d’insertion.
    Le problème de ce rapport (qui n’est qu’un rapport d’étape rappelons le) est qu’il pose de bonnes questions mais peine encore à donner des orientations claires et concrètes. C’est particulièrement patent sur l’aspect financement.

    Matthieu Binder, CDEFI

    communiqué de presse : http://www.cdefi.fr/74546188/0/fiche___document/&RH=1273052547836

    nb : une petite remarque sur l’audition de la CDEFI qui n’a pas été « syndicale », la CDEFI étant l’une des deux conférences représentatives de l’enseignement supérieur…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *