Avr 26

Quelle stratégie internationale de l’enseignement supérieur ?

C’est sur la question de la stratégie internationale de l’enseignement supérieur français que Terra Nova s’est récemment concentré. Sont repris plus bas la synthèse et les recommandations faites. Ceci étant, la question du modèle économique n’est abordé principalement qu’au travers de la question des frais d’inscription différentiés. reconnaissons qu’au delà des bienfaits en matière d’aide au développement, notamment de la zone de l’Afrique francophone, et de la diffusion de la culture française via la diplomatie éducative, est-ce au budget national de contribuer à élever le niveau de possibles futurs concurrents ?…

Les étudiants sont de plus en plus mobiles à l’échelle internationale. Comment attirer enFrance ceux qui sont le plus à même de bénéficier de nos formations, qui pourront le mieux contribuer au développement des connaissances et à l’économie de notre pays ou de leur pays d’origine ?  Si la France reste une destination prisée, elle le doit davantage à son ancien prestige ou à son passé colonial qu’à son attractivité actuelle. Nous reculons très vite dans la liste des pays d’accueil, non seulement en nombre d’étudiants accueillis, mais dans les préférences des étudiants mobiles : une vraie dégringolade ! Le sous-financement de nos universités et la dispersion des responsabilités en matière de rayonnement de notre enseignement supérieur limitent nos capacités d’accueil alors que plusieurs de nos pays voisins ont fait du développement de leur enseignement supérieur une vraie priorité nationale.

Le plan « Bienvenue en France » lancé par le gouvernement montre une prise de conscience bienvenue sur ce sujet et une réelle ambition. En revanche, la décision d’augmenter les frais d’inscriptions des étudiants étrangers non-européens présente de nombreux inconvénients : elle n’a pas été suffisamment négociée avec les acteurs universitaires, elle impose une mesure uniforme au lieu de favoriser les stratégies des universités et elle va pénaliser les étudiants de familles modestes, en particulier ceux qui viennent de pays africains alors que l’espace francophone fait partie de nos atouts à privilégier.

Nous ne pouvons pas simplement appliquer des recettes mises en œuvre dans les pays anglophones, qui sont les premiers destinataires de la mobilité étudiante internationale. Nous devons tenir compte de nos atouts : un espace francophone dans lequel les échanges sont déjà forts, une image positive de la France comme pays de culture. Les bénéfices de l’accueil des étudiants étrangers sont nombreux. C’est un élément d’une politique de rayonnement de la France dans le monde. C’est aussi un facteur de dynamisation de nos formations et de notre recherche. Enfin, c’est une manière de contribuer à une politique de développement dont les effets bénéfiques reviennent à moyen ou long terme chez nous. C’est pourquoi la discussion sur l’internationalisation de l’enseignement supérieur ne doit pas faire l’objet d’un débat simpliste, centré uniquement sur les frais d’inscription. Mais pour que notre politique d’accueil porte ses fruits, elle doit viser avant tout une démarche de qualité. Ce qui passe nécessairement par une amélioration des conditions d’accueil des étudiants étrangers.

Nous développons une série de propositions pour y voir plus clair dans notre stratégie internationale d’enseignement supérieur. On ne pourra pas accueillir plus d’étudiants, et mieux les accueillir, sans un financement supplémentaire, inscrit dans la durée et à la hauteur des ambitions annoncées. Sa répartition entre effort budgétaire, donc supporté par les contribuables français, et autres sources de financement est une question complexe qui nécessite une réflexion approfondie. Le partage des rôles entre acteurs diplomatiques et académiques, qui répondent à des logiques différentes, doit être clarifié, en respectant l’autonomie de fonctionnement des acteurs universitaires, notamment en laissant aux universités l’entière maîtrise scientifique et pédagogique de leur politique internationale. Au niveau diplomatique, il la faut prendre en compte en parallèle politique d’influence et logique d’aide au développement. Les établissements universitaires doivent développer leur stratégie internationale et prévoir les services d’accueil et d’accompagnement adaptés pour cela. Les bourses et les exonérations de frais d’inscription des étudiants doivent être développés, en particulier pour les étudiants inscrits en doctorat. A côté des bourses gérées par les postes diplomatiques, des systèmes de bourses académiques doivent être développés. Par ailleurs, les projets de développement de notre formation à l’extérieur sont une perspective à privilégier (double diplomation, déploiement de formations françaises à l’étranger…) et doivent inclure tous les niveaux d’étude, y compris le niveau IUT/STS.

Terra Nova conclut son étude par 12 préconisations.

1. Accompagner une montée en compétences des établissements. 

2. Recrutement d’étudiants étrangers. 

3. Dynamiser la politique des bourses et des exonérations. 

4. Permettre une différenciation des droits selon les cursus. 

5. Aide au développement. 

6. Coopération universitaire et scientifique avec l’Afrique. 

7. Exporter nos formations 

8. Formation professionnelle et apprentissage. 

9. Développer et approfondir les réseaux d’alumni 

10. MOOCs. 

11. Droits d’inscription en doctorat. 

12. Redéfinir les rôles des acteurs institutionnels. 

Rappelons que Terra Nova se définit comme un think tank progressiste indépendant. Son but est de produire et de diffuser des idées et des solutions politiques innovantes, en France et en Europe.

http://tnova.fr/notes/une-strategie-internationale-pour-l-enseignement-superieur-francais

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Avr 19

Innovation : 5 « Grands défis » 

Le Conseil de l’innovation est présenté comme l’instance stratégique de pilotage de la politique d’innovation du Gouvernement. Au deux « défis » déjà financés par le Fonds pour l’innovation et l’industrie (2 en intelligence artificielle et 1 sur le stockage de l’énergie), viennent de s’en ajouter 2 autres sur les thématiques de la cybersécurité et de la bioproduction.

Qu’il me soit permis ici de faire un point sur les travaux et décisions des 3 premières réunions de ce Conseil, la dernière s’étant tenue le 17 avril et ayant été consacrée, hors défis, à deux sujets majeurs : la présentation du plan batteries et la croissance des start-ups en France. 

Le plan batteriesvise à donner à la France une autonomie stratégique sur les batteries, en sachant que la valeur ajoutée des batteries pour la mobilité rend critique la localisation des futures usines de production de cellules sur le territoire européen. Ainsi, dans la future chaîne de valeur du secteur automobile, la maîtrise technologique de la production de cellules de batteries est appelée à jouer un rôle similaire à la conception des moteurs thermiques. Si l’Europe se laisse distancer sur ce segment, elle court le risque d’un déclassement de son industrie automobile. Pour prendre de l’avance, la France et l’Allemagne ont lancé un projet commun visant à construire des usines de batteries dans les deux pays et à collaborer sur des projets de R&D et d’industrialisation de ces technologies, en y associant d’autres pays. Les moyens du Fonds pour l’innovation et l’industrie permettront de financer une partie de ce plan. 

Le financement des start-upsest également un sujet phare de la politique d’innovation du Gouvernement. Si le précédent Conseil a permis de détailler les mesures de l’ambitieux plan deep tech du Gouvernement opéré par Bpifrance, ce Conseil a concentré son attention sur les mesures pour les start-ups en forte croissance. L’écosystème français est en effet en pleine croissance, avec des levées de fonds qui ont atteint 3,6 Mds€ en 2018 et une nouvelle licorne française. Le nombre de levées de fonds de plus de 20 M€ est également en très forte croissance, avec 43 tours de table en 2018, contre 29 en 2017 et seulement 8 en 2014. La France rattrape donc ses voisins dans ce domaine et les actions en fonds de fonds des Programmes d’investissements d’avenir, qui aident à structurer le marché du capital-risque français, montrent toute leur pertinence et doivent à ce titre être préservées. Le Conseil a insisté sur l’importance du soutien de l’ensemble des administrations et opérateurs publics à ces entreprises, par exemple dans le cadre du Pass French Tech. 

Enfin, au cours de cette nouvelle session, le Conseil de l’innovation a choisi deux nouveaux Grands défis. Ces grands défis, dotés de 30 M€ chacun, vont permettre de renforcer les efforts en faveur de l’innovation et de la R&D dans deux secteurs de rupture, où la France a toute sa place : la cybersécurité et la bioproduction. Ces deux Grands défis viennent s’ajouter aux trois premiers…

Point d’étape sur les premiers Grands défis financés par le Fonds pour l’innovation et l’industrie 

Les Grands défis, choisis par le Conseil de l’innovation et financés à hauteur de 120 M€ par an par le Fonds pour l’innovation et l’industrie (FII), visent à répondre à des enjeux sociétaux dans des domaines stratégiques nécessitant la levée de barrières technologiques. Ils doivent : 

  • avoir une portée scientifique et technologique et s’attaquer à des champs et à des verrous technologiques peu explorés ; 
  • présenter un enjeu sociétal et offrir des perspectives de débouchés commerciaux ; 
  • pouvoir s’appuyer sur un vivier d’excellence de laboratoires français et d’entreprises. 

Le premier Conseil de l’innovation du 18 juillet 2018 avait retenu deux grands défis portant sur l’intelligence artificielle et des directeurs de programme ont été recrutés : Olivier Clatz pilotera le défi «Comment améliorer les diagnostics médicaux par l’intelligence artificielle ? » et Julien Chiaroni pilotera le défi « Comment sécuriser, certifier et fiabiliser les systèmes qui ont recours à l’intelligence artificielle ? ».

Le Conseil de l’innovation du 13 décembre 2018 avait retenu un nouveau Grand défi sur le stockage de l’énergie et un nouveau directeur est en cours de recrutement.

Le Conseil de l’innovation du 17 avril 2019 a retenu un grand défi sur la thématique de la cybersécurité et un grand défi sur celle de la bioproduction. 

Comment automatiser la cyber-sécurité pour rendre nos systèmes durablement résilients aux cyber-attaques ? 

L’évolution des technologies numériques et l’intégration des composants numériques communicants dans l’ensemble des objets de la vie quotidienne, mais aussi au sein des équipements industriels ou encore institutionnels et étatiques, transforme radicalement nos usages. Cette exposition croissante au numérique nous rend cependant particulièrement vulnérables aux attaques informatiques. 

Par ailleurs, la complexité croissante des systèmes informatiques favorise les failles susceptibles d’être exploitées par les pirates informatiques, tout en leur offrant des ressources et des outils extrêmement puissants pour leurrer les défenses informatiques (exemple du virus Stuxnet qui a attaqué les centrifugeuses iraniennes en 2010) et lancer des attaques d’une ampleur inédite (à l’instar des attaques qui ont frappé le réseau énergétique ukrainien en 2015). 

Enfin, l’explosion de la quantité des données produites et collectées ne permet plus de relever le défi de la cyber-sécurité en recourant exclusivement aux analyses humaines et aux outils disponibles. 

La pérennisation des investissements économiques passe, par conséquent, par des modèles et des outils de protection informatique rénovés. Pour y répondre, le présent défi ambitionne de poser les bases d’une automatisation de la cyber-sécurité. 

Les perspectives offertes par les nouvelles techniques d’intelligence artificielle, en particulier l’apprentissage automatique, une fois couplées aux approches existantes, permettent, en effet,d’envisager des progrès significatifs aussi bien en amont des attaques (conception puis évaluation des produits et systèmes) qu’en aval (détection puis réaction). 

Ce Grand défi débouchera sur des solutions novatrices au profit des entreprises et des particuliers pour : 

  • –  évaluer la vulnérabilité des systèmes embarqués ; 
  • –  détecter des anomalies dans des flux réseaux et anticiper les attaques ; 
  • –  corriger automatiquement les failles logicielles, qui sont utilisées par les pirates comme « chevaux de troie » ; 
  • –  mettre en place de nouvelles stratégies d’immunisation des réseaux informatiques. 

Plusieurs axes interdépendants présentant chacun des enjeux majeurs de rupture pourraient ainsi faire l’objet d’appels spécifiques par le Directeur de programme. 

° En amont des attaques 

L’évaluation de la sécurité, y compris pendant la phase de développement est essentielle pour attester du niveau de sécurité d’un produit, matériel ou logiciel, ou d’un système. Les approches existantes, comme le «bug bounty», pour l’audit d’un système d’information complexe, reposent sur une multitude d’experts travaillant en parallèle mais ne font que mutualiser des compétences encore trop peu nombreuses sans apporter une assurance complète sur la sécurité. 

° En aval des attaques 

La détection d’attaques se heurte elle aussi aux capacités humaines des analystes, car si des outils permettent d’analyser un grand nombre de données, l’expertise humaine demeure indispensable pour caractériser finement les événements de sécurité ou analyser un code binaire suspecté d’être un logiciel malveillant. Dans ce domaine, des travaux exploitant les données cyber et couplant la modélisation et les techniques d’apprentissage automatique, seront à l’origine de progrès déterminants. 

La réaction aux attaques, qu’il s’agisse de remédiation ou de corrections, n’est également que très peu automatisée. S’il faut moins de quelques heures pour que des logiciels malveillants comme « Wannacry » détruisent des systèmes entiers et causent des centaines de millions d’euros de dégâts, plusieurs semaines seront nécessaires pour les réparer ou les reconstruire. Le défi pourrait consister à mettre au point des outils capables de réagir en temps contraint à une attaque avérée. 

Comment produire biologiquement et à coût réduit des protéines à forte valeur ajoutée ? 

Les systèmes de santé dépendent de façon croissante d’un accès à des protéines critiques et à forte valeur ajoutée, qui sont souvent d’un coût environnemental élevé et complexes à obtenir de source locale. 

L’émergence de protéines fonctionnalisées et sur mesure permet une transformation radicale des thérapies, qui s’individualisent et se complexifient. Néanmoins, les coûts de production des nouveaux médicaments biologiques explosent par rapport aux médicaments chimiques. Ces coûts sont par ailleurs très sensibles à la technologie employée et à la taille des lots. En ce qui concerne les thérapies cellulaires et géniques, il s’agit encore aujourd’hui de techniques peu industrialisées et optimisées. 

Pour répondre à ces besoins, des progrès sont nécessaires. Ceux-ci devront concerner aussi bien des innovations dans les domaines des biotechnologies que du numérique et à leurs croisements (modélisation, physico-chimie in silico…). Aussi, ils devront principalement aborder les questions inhérentes à l’industrialisation de la production de ces nouvelles formes de protéines. L’objectif est de développer et d’amener au marché des protéines innovantes, avec des propriétés disruptives (antivirales ou antibiotiques par exemple). 

Le défi portera principalement sur la levée de verrous technologiques sur les technologies de bioproduction, à la croisée des sciences dites -omics, de l’information et des procédés de bioproduction industrielles. Le défi visera à optimiser et sécuriser les moyens de production de ces protéines, afin de positionner la France en tant que leader sur ces marchés en forte croissance. 

Plusieurs axes inter-dépendants, concernant à la fois les domaines de la santé et de l’agroalimentaire, et présentant chacun des enjeux majeurs de rupture pourraient ainsi faire l’objet d’appels spécifiques par le Directeur de programme : 

  • Produire des protéines aux propriétés disruptives à partir de nouvelles sources, pour des applications dans les domaines de la santé. En particulier, la pureté des protéines, leurs fonctionnalités pharmacocinétiques et l’éco-efficience de leurs méthodes de production constitueront des centres d’intérêt majeurs. Ces innovations feront appel à la biologie de synthèse, à la modélisation des interactions entre protéines et bactéries de notre organisme et aux nouvelles méthodes de fermentations. 
  • Produire de manière efficiente des protéines complexes en (très) petits volumes. La personnalisation des protéines complexes et des biomédicaments pose la question de la pertinence des standards actuels des modes de production, calqués sur la recherche de grandes quantités d’une même molécule. En effet, dans un nombre croissant de situations, les nouvelles protéines devront être produites à des niveaux de personnalisation élevés (allant jusqu’au cas un produit pour un patient). 
  • Améliorer les rendements de l’ensemble de la chaîne de production. L’amélioration des rendements des lignes industrielles de productions biologiques se heurte à des verrous majeurssur les exigences de contrôle qualité, l’optimisation des conditions de culture et la purification des molécules d’intérêt. 
  • Modéliser les problèmes de production à une échelle industrielle. Notamment, limiter le nombre de lots de mise au point par le développement d’outils de conception adaptés pourrait permettre un gain de temps et d’économie considérables. 

https://minefi.hosting.augure.com/Augure_Minefi/r/ContenuEnLigne/Download?id=FB48F232-6BDB-4795-BEA8-CF58466360AE&filename=1179%20-%20DP_Conseil%20de%20l%27innovation_20190417.pdf

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Avr 12

IA pour la défense : une feuille de route

Florence Parly, Ministre des Armées, a présenté la feuille de route « Intelligence artificielle » de son ministère lors d’une visite au centre de recherche Inria Saclay-Ile-de-France le 5 avril 2019. Bruno Sportisse, Président-directeur général d’Inria, l’a accueillie en présence de nombreuses personnalités, civiles et militaires dont François Jacq, Administrateur général du CEA, Joël Barre, Délégué général à l’armement, Emmanuel Chiva, Directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID) et les Généraux Eric Bellot des Minières, sous-chef Plans de l’Etats-Major des Armées, et Olivier Taprest, Major Général de l’Armée de l’air, sans oublier Cédric Villani, député LREM de l’Essonne, auteur d’un rapport sur l’intelligence artificielle.

La ministre s’est vu présenter un panel de technologies sur la thématique de l’intelligence artificielle développées par les partenaires de l’Institut DATAIA. L’Institut DATAIA est l’institut de convergence français spécialisé en sciences des données, intelligence artificielle et société, ou comment les technologies big data et l’intelligence artificielle se croisent avec les sciences humaines et sociales pour une intelligence artificielle au service de l’humain.

S’agissant de la feuille de route du Ministère des Armées, les points notables sont les suivants :

  • le ministère des Armées va investir 100 M€ par an de 2019 à 2025,
  • une cellule de coordination de l’intelligence artificielle de défense, qui sera logée au sein de l’AID, sera créée,
  • le ministère des Armées s’appuiera sur la recherche car l’IA est un domaine tiré par la recherche académique d’excellence ainsi que par le secteur industriel,
  • la France ne déploiera pas de SALA (systèmes d’armes létaux autonomes),
  • un comité d’éthique ministériel sur les sujets de défense sera créé cette année.

https://dataia.eu

https://www.defense.gouv.fr/salle-de-presse/discours/discours-de-florence-parly/discours-de-florence-parly-ministre-des-armees_intelligence-artificielle-et-defense

Sur les questions d’éthique et d’armement, mentionnons les travaux du comité de réflexion de l’AACHEAr sur ces questions, créé en 1995 par Olivier Legrand et dont l’animateur a été pendant longtemps Alain Crémieux et auquel votre serviteur a participé durant quelques années. https://www.la-croix.com/Ethique/Sciences-Ethique/Sciences/Armement-peut-on-parler-d-ethique-_NP_-2012-10-08-862104

Quelques extraits du discours de la ministre.

(…) Le développement de l’IA est désormais un lieu de compétition stratégique, une course à la puissance technologique, économique mais aussi militaire. Le président de la République a souhaité que la France prenne la place qui lui revient dans cette course en s’appuyant sur l’excellence de son tissu académique et industriel. En endossant les conclusions du rapport de Cédric Villani, dont je salue à nouveau le remarquable travail, il a dévoilé il y a tout juste un an la stratégie de la France qui place la défense parmi les quatre domaines prioritaires, aux côtés de la santé, des transports et de l’environnement. Et je m’inscris pleinement dans cette stratégie gouvernementale et je compte bien faire de l’IA une priorité de notre défense nationale.

Alors oui, les Armées françaises investissent et investiront dans l’intelligence artificielle, c’est une évidence. Car c’est une technologie stratégique, indispensable pour garantir notre supériorité opérationnelle.

Les bénéfices potentiels de l’IA pour notre ministère sont forts et nombreux, et alors que les armées des principales puissances affûtent déjà leurs algorithmes, nous ne pouvons pas prendre le risque de manquer ce virage technologique. Tout se joue donc maintenant.

L’IA, c’est une aide précieuse à la décision. Elle nous permettra de mieux comprendre et mieux prévoir les menaces, d’agir plus vite et avec plus de précision et de certitude : éviter la surprise, éviter la méprise, donner du sens au torrent de données qui parfois nous submerge. Je pense au projet de la Marine Nationale qui développe une plateforme d’analyse en temps réel du trafic maritime à l’échelle mondiale, qui sera donc capable par exemple de détecter les embarcations qui soudainement dévient de leur trajectoire habituelle.

L’IA n’est pas une fin en soi, elle doit être un appui à une décision plus éclairée, plus rapide, un outil de lucidité pour les décideurs stratégiques comme tactiques.

L’IA, c’est également des capacités inédites pour le renseignement. Croiser des milliers d’images satellites, avec les données du darkweb, pour parvenir à en extraire des liens intéressants, c’est ce que nous permettra l’analyse de données massives.

L’IA, c’est aussi mieux protéger nos militaires. Evacuer des blessés du champ de bataille, ouvrir un itinéraire, déminer un terrain, autant de tâches périlleuses que nous pourrons bientôt confier à des robots.

L’IA c’est encore une cyberdéfense renforcée. Elle permettra à nos cyber-combattants de contrer à grande vitesse les attaques toujours plus furtives, toujours plus nombreuses et toujours plus automatisées qui menacent nos systèmes et nos économies.

L’IA, c’est enfin un allègement de la pénibilité et un gage de précision. Elle doit soulager l’homme de tâches fastidieuses, répétitives, parfois source d’erreurs. En effet, pourquoi un mécanicien passerait-il des heures à déceler une panne que l’analyse des données pourrait directement lui indiquer sans risque de se tromper sur le remplacement des pièces ? L’US Air Force, qui a déjà adopté l’IA dans son processus de maintien en condition opérationnelle, a annoncé une disponibilité de ses avions en hausse de 25%, c’est considérable et permettez-moi de vous dire que cela nous fait rêver. L’IA nous permettra un meilleur entretien de nos matériels, une meilleure gestion de nos stocks et de notre consommation d’énergie. Nos militaires pourront se concentrer sur les aspects critiques de leurs missions, nos personnels civils seront plus efficients.

(…)

Et cette question, c’est celle des systèmes d’armes létaux, les SALA autonomes, que certains appellent les « robots-tueurs ». Des systèmes d’armes, qui seraient capables d’agir sans aucune forme de supervision humaine, qui seraient capables de modifier le cadre de la mission qui leur a été fixée, voire de s’assigner eux-mêmes de nouvelles missions.

Ces systèmes, je le dis de façon très catégorique, n’existent pas aujourd’hui sur les théâtres d’opération. Mais pour autant le débat est légitime. C’est d’ailleurs la France qui l’a introduit en 2013 aux Nations-Unies, dans l’enceinte de la convention sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certaines armes classiques. Et nous souhaitons que les discussions se poursuivent dans ce cadre multilatéral, le seul qui pourra aboutir à un encadrement des systèmes autonomes militaires, c’est le seul qui soit universel, crédible, efficace. Nous ne pouvons pas écarter le risque que de telles armes puissent être développées, un jour, par des Etats irresponsables et tomber entre les mains d’acteurs non-étatiques. La nécessité de dégager un consensus robuste avec tous les autres Etats du monde n’en est donc que plus impérieuse.

La position française est sans ambigüité, le président de la République a été parfaitement clair : la France refuse de confier la décision de vie ou de mort à une machine qui agirait de façon pleinement autonome et échapperait à tout contrôle humain.

De tels systèmes sont fondamentalement contraires à tous nos principes. Ils n’ont aucun intérêt opérationnel pour un État dont les armées respectent le droit international, et nous n’en déploierons pas. Terminator ne défilera pas au 14 juillet.

Nous développerons l’intelligence artificielle de défense selon trois grands principes : le respect du droit international, le maintien d’un contrôle humain suffisant, et la permanence de la responsabilité du commandement.

(…)

Quel que soit le degré d’automatisation, voire d’autonomie de nos systèmes d’armes actuels et futurs, ceux-ci resteront subordonnés au commandement humain. Cela suppose que l’homme définisse et valide leurs règles de fonctionnement, leurs règles d’emploi et leurs règles d’engagement. Cela suppose qu’il exerce un contrôle suffisant sur les systèmes déployés.

Pour veiller tous les jours à ce que ces principes soient respectés dans la durée et pour nourrir notre réflexion éthique, alors même que de nouveaux usages de l’IA émergent chaque jour, j’ai décidé de créer dès cette année un comité d’éthique ministériel sur les sujets de défense. Ce comité sera un outil d’aide à la décision et à l’anticipation. Il aura vocation à traiter en premier lieu des questions posées par les technologies émergentes et leur emploi par l’homme dans le domaine de la défense. Mais au-delà, les interrogations éthiques multiples liées à l’évolution du métier des armes ainsi que des espaces de conflictualité pourront lui être soumis.

(…)

La France sera la première grande puissance militaire à se doter d’une structure de réflexion permanente sur les enjeux éthiques des nouvelles technologies dans le domaine de la défense, et se placera ainsi à la pointe de cette réflexion au niveau international.

Les questions légitimes relatives à l’emploi de l’IA dans des systèmes militaires, se posent en réalité dans tous les systèmes critiques, et je pense en particulier au véhicule autonome. Ces questions ne pourront pas être résolues par une interdiction pure et simple : il nous faut donc nourrir notre réflexion et investir dans la recherche pour rendre l’intelligence artificielle robuste et sûre, et développer des systèmes de façon maîtrisée.

(…)

Pour tirer tous les bénéfices d’une IA parfaitement maîtrisée, nous avons construit une feuille de route ambitieuse et pragmatique.

Pour commencer, nous investirons d’abord dans les carburants de l’IA : c’est-à-dire les données et les capacités de calcul. Le ministère produit de très nombreuses données de toute nature et de tout niveau de confidentialité. Il faut tout d’abord m’assurer que ces données ne seront plus perdues ou gaspillées faute d’outils pour les recueillir, les stocker ou les traiter.

Dans le sillage du gouvernement, nous prendrons, nous aussi, le virage du cloud pour disposer des capacités de calcul et de stockage indispensables au développement de l’IA, et cela sans compromettre la sécurité et la souveraineté de nos données.

Il nous faudra ensuite décloisonner les données, les partager, en faire un actif stratégique de notre ministère. C’est une question de procédures bien sûr, mais aussi de culture. La DGNUM a élaboré une politique de gouvernance de la donnée capable de concilier ouverture et sécurité. Et je compte donc sur l’ensemble des services du ministère pour la mettre en oeuvre, mais aussi sur toute notre communauté industrielle de défense pour être collaboratifs et ne pas s’accrocher à une logique de propriétaire de la donnée qui serait un obstacle à notre développement.

Dans le domaine des équipements, nous avons identifié six domaines d’investissement prioritaires.

1. Premièrement, l’aide à la décision et à la planification car nous devons pouvoir disposer des meilleures propositions dans des temps toujours plus contraints pour pouvoir décider vite, avec la plus grande justesse possible.

2. Deuxièmement, le renseignement car la supériorité informationnelle est un gage majeur d’autonomie stratégique. L’IA boostera nos moyens de fouille de données dans des proportions incommensurables.

3. Troisièmement, le combat collaboratif car intégrer de nombreux systèmes à l’intérieur d’une même bulle tactique renforcera nos capacités opérationnelles. Et demain, ce seront des avions, des chars de combat, des bâtiments et des drones qui pourront communiquer et mener des actions ensemble.

4. La robotique également, car soulager nos agents et nos militaires des tâches répétitives ou dangereuses renforcera leur efficacité, et les protégera sur le terrain. Dès l’année prochaine, le programme de guerre des mines SLAMF mettra au point des essaims de robots sous-marins qui procéderont au déminage qui permettront aux marins de se tenir à distance de la mine. Dans l’armée de terre, nous expérimentons d’ores et déjà des robots pour porter des charges lourdes ou évacuer les blessés.

5. Et aussi les opérations dans le cyberespace, car tout comme les transactions financières, les cyber-attaques deviendront « haute-fréquence ». Et pour les contrer, la seule action humaine sera en dehors du tempo requis.

6. Enfin, la logistique et la maintenance, car il en va de la sécurité de nos forces et de la disponibilité de nos flottes. J’ai demandé à la Marine nationale de lancer une expérimentation de maintenance prédictive sur les moteurs de certaines de ses frégates et l’armée de l’air, qui travaille déjà sur de la maintenance prédictive pour les Rafale, a lancé un projet identique sur la flotte de C130J en coopération avec le Royaume-Uni et les États-Unis.

Ces domaines spécifiques n’en excluent évidemment pas d’autres, comme la santé, les ressources humaines ou l’administration générale, qui sont des secteurs dont nous savons tous à quel point ils sont au coeur des développements et des applications actuelles.

Alors comme je l’ai annoncé il y a un an nous investirons 100 millions d’euros par an de 2019 à 2025 pour le coeur de l’IA. Et c’est en réalité bien plus si l’on compte tous les systèmes qui seront irrigués par l’IA, car cet effort touche absolument tous les programmes d’armement, du Rafale au Scorpion, de l’espace au combat naval collaboratif.

(…)

L’IA, c’est également un défi pour notre organisation. Et je souhaite qu’au sein du ministère, nous prenions tous sans exception ce virage technologique. Il ne s’agit pas, je vous arrête tout de suite, de bâtir une « armée de l’IA »: cela n’aurait aucun sens. Nous structurerons notre compétence en IA autour d’une cellule de coordination de l’intelligence artificielle de défense, logée au sein de l’Agence innovation défense. Cette équipe d’une dizaine d’experts pluridisciplinaires aura pour mission de coordonner l’action du ministère en matière d’IA.

(…)

L’IA, c’est aussi le défi des talents. Nous devrons recruter les meilleurs, retenir les plus ingénieux, faire progresser chacun d’entre eux. A l’image de l’Institut Polytechnique de Paris tout près d’ici, je sais que nos écoles d’ingénieurs, ont déjà pris, le virage de l’IA. Nos écoles d’officiers s’y engagent aussi et je ne peux que les encourager dans cette voie.

(…)

L’IA est un domaine tiré par la recherche académique d’excellence ainsi que par le secteur industriel. Et je suis fière d’être parmi vous aujourd’hui au sein de DATA IA. Le plateau de Saclay est à la convergence des talents les plus remarquables. Et nous comptons sur vous.

(…)

Mais comme Cédric Villani l’a souligné dans son rapport et comme l’a rappelé à de multiples reprises le Président de la République, les enjeux technologiques de souveraineté nationale sont aujourd’hui indissociables des enjeux européens. Pour garantir notre autonomie technologique, l’Europe est notre unique horizon et doit prendre la tête des nouvelles ruptures technologiques.

L’Union Européenne en a déjà pris toute la mesure et met en place des nouveaux outils de soutien à l’innovation de rupture, y compris, et c’est une très grande nouveauté, dans le domaine de la défense. Je salue toutes ces initiatives comme le Conseil européen de l’innovation dans le cadre d’Horizon Europe ou le Fonds européen de défense. Mobilisés ensemble, ces outils européens doivent nous permettre d’unir nos forces, celles de nos laboratoires de recherche comme nos industries de défense, pour développer une IA européenne de pointe.

L’intelligence artificielle est certes une révolution, dont nous entrevoyons les prémices aujourd’hui. Mais des révolutions, nous en avons connu déjà un certain nombre. Jean Jaurès disait qu’« il ne peut y avoir de révolution que là où il y a conscience » , et celle de l’intelligence artificielle n’y échappe pas. C’est donc en pleine conscience, avec pragmatisme et responsabilité que nous la conduirons.

Une IA performante, robuste et maîtrisée. Voilà ce que je souhaite construire avec vous. Voilà ce que nous devons construire ensemble. Pour ne jamais être dépassé par l’ennemi. Pour que nos armées soient plus fortes. Et pour toujours, protéger les Français.

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Avr 05

Le CIR apporte compétitivité et attractivité

La constance de la politique française de soutien à la R&D des entreprises commence à payer. La France conserve un solide avantage compétitif vis-à-vis de ses concurrents qui entraîne une attractivité accrue. La mutation de l’écosystème recherche-innovation- développement se poursuit. Telles sont les conclusions, optimistes, de l’enquête de l’ANRT sur la comparaison internationale du coût du chercheur.

Cette année, plus de 60% des effectifs de recherche des entreprises membres du panel de l’ANRT 2018 sont localisés en France(cf. taille du drapeau français). Cette proportion croît depuis trois ans (de 48% en 2016 à 62% cette année). Les entreprises de notre panel, issues de secteurs variés et fortement concurrentiels, privilégient la France pour leur R&D. Et ce, en continuant à accroître leur « présence recherche » à des fins d’adaptation ou d’inspiration là où elles visent la croissance de leur chiffre d’affaires. En Europe, investir en France demeure avantageux, compte tenu du haut niveau de compétences accumulées dans les domaines scientifiques et techniques à la frontière des connaissances. Le CIR représente l’un des principaux nudges, « petits coups de coude amicaux », à l’élaboration d’un écosystème attractif et créateur de valeur. 

Rétrospectivement, l’accélération du CIR en 2007-2008 ne pouvait mieux tomber. Le CIR a accompagné la transition vers l’économie de la connaissance des entreprises en France. Les entreprises du secteur industriel manufacturier ont très nettement intensifié leurs efforts de R&D, se dotant progressivement d’équipes de recherche de plus en plus étoffées. Selon les résultats de notre analyse contrefactuelle (cf. graph. 2), les entreprises sont convaincues de l’intérêt de cet investissement dans les connaissances : elles ont progressivement boosté leur potentiel de croissance, jusqu’à 77000 chercheurs et scientifiques de plus en 2015. Le CIR s’est avéré un signal favorable reçu 5 sur 5 par les entreprises qui ont fait de la France leur hub de R&D. 

Le CIR accompagne la mutation de nos écosystèmes vers l’économie de la connaissance avec des équipes de R&D enrichies en docteurs. Grâce au CIR, les équipes de R&D se différencient et se spécialisent. On constate, au sein du Panel, la présence de près de trois fois plus de docteurs que dans la moyenne des entreprises de France. 

Alors que les docteurs représentent en moyenne 12% des effectifs de R&D dans les entreprises en France, les principaux bénéficiaires du CIR du Panel ANRT mobilisent 33% de docteurs dans leurs équipes de R&D. 

Avec un cours du chercheur à 72, le hub France se présente en position de force face aux pays Asiatiques. 

L’Espagne persévère, avec des politiques régionales fortes et contrastées : ingénierie fiscale astucieuse et partenariats public- privé sur des domaines choisis, tels les procédés environnementaux, tentent d’installer les centres ibériques sur la carte du monde. La réimplantation massive espérée tarde à venir, le retour s’avère risqué et aléatoire. 

Les USA se stabilisent à un niveau élevé (141). La combinaison d’une politique fiscale agressive et d’un accroissement de la rareté des chercheurs dans les secteurs en tension ouvre une période très incertaine. 

Toutefois, l’attractivité du territoire national est fragile. Les pointages successifs réalisés auprès des entreprises du panel suggèrent un impact significatif du différentiel de coûts des chercheurs. On y constate une tendance à l’accroissement relatif du poids des effectifs en France. La préservation d’une R&D efficace sur ses axes techniques spécialisés repose sur une demande en R&D récurrente et de haut-niveau. Dans les groupes, les équipes de recherche localisées en France, souvent interconnectées, sont de fait en compétition interne avec les autres équipes localisées ailleurs. Le différentiel de coût du chercheur est un signal clair qui facilite la prise de décision, en central, quant à la localisation d’un sujet de recherche dans une zone géographique donnée (Europe, Asie, Amérique du Nord, Amérique du Sud). 

http://www.anrt.asso.fr/fr/actualites/comparaison-internationale-sur-le-cours-du-chercheur-panel-anrt-cir-2018-30775
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Mar 29

La France en morceaux

« LA FRANCE EN MORCEAUX »  Tel est le titre d’un document de travail de l’Institut Montaigne, réalisé avec le cabinet Elabe, dans le cadre de son baromètre des territoires 2019.

En l’espace de 20 ans, la structure sociale et spatiale de la France s’est profondément modifiée. 

En deux générations, le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur a doublé, passant à plus de 40% des sortants de la formation initiale chaque année.

Les emplois sont de plus en plus concentrés dans le cœur des métropoles, alors que le périurbain a capté une grande partie de l’habitat. 

Ces mutations ont créé de nouvelles fractures qui séparent aujourd’hui une France qui va plutôt bien et a pu tirer parti de ces évolutions, et une France qui se sent mise à l’écart et a le sentiment de perdre sur toute ou partie des tableaux. 

Alors que la peur du déclassement semble ne plus épargner aucune catégorie sociale et que de nombreux Français partagent le sentiment diffus de vivre dans une société inégalitaire et injuste, le Baromètre des Territoires a choisi d’explorer l’impact de ces fractures sociales et territoriales sur l’adhésion au récit national et l’« envie de faire France commune ». 

La France d’aujourd’hui est-elle une mosaïque de territoires qui s’opposent, ou est-elle la somme d’une pluralité de situations socio-économiques qui dépassent les fractures territorialesobjectivement observables ? Quel regard les Français portent-ils sur le territoire dans lequel ils vivent ? Est-il un lieu où ils réalisent et épanouissent leur projet de vie, ou un espace qui les entrave et les assigne ?

Autrement dit, que faut-il attribuer aux facteurs économiques et sociaux et que faut-il attribuer à la géographie et à la présence de l’Etat dans nos territoires (aménagement du territoire, offre de services publics) ? 

Le Baromètre des Territoires analyse la France d’aujourd’hui avec un double regard : sociologique et territorial.

En croisant des données portant sur le bonheur privé, le lien social, la perception du lieu de vie et de l’habitat, le sentiment de justice sociale, les attentes comparées aux réalités en matière de qualité de vie, d’accès aux services publics et aux infrastructures et la capacité à se projeter dans l’avenir, le Baromètre des Territoires dresse un portrait inédit des Français, de nos territoires et de notre pays. 

Les Français font le récit d’une vie privée heureuse, en très grande partie nourrie par les petits et grands bonheurs de la famille et du cercle proche qu’ils se sont choisi et sur lequel ils savent pouvoir compter. Dans la plupart de nos régions, ce bonheur privé se prolonge du sentiment qu’il fait « bon vivre » dans son quartier, dans sa commune, quelles qu’en soient les réalités socioéconomiques. 

Cet espace personnel est pourtant percuté de plein fouet par la crise du pouvoir d’achat et le sentiment désormais majoritaire de vivre dans une société produisant relégation et exclusion. Quel que soit leur capital socio-culturel et patrimonial, une majorité de Français exprime un même sentiment d’injustice et s’indigne des inégalités qui fracturent notre pays et fragilisent les parcours. 

Bonheur privé et violence sociale sont néanmoins modulés – atténués ou amplifiés, par le rapport subi ou choisi que nos concitoyens entretiennent avec leur territoire et avec la mobilité sociale.

Le Baromètre des Territoires révèle quatre grands types de trajectoires sociales et territoriales, qui coexistent dans notre espace national :

  • 21% des Français sont affranchis des contraintes territoriales et sociales : ils ont peu d’attache territoriale, ils réalisent leur projet de vie sans entrave, ou ont les moyens socioculturels de surmonter les obstacles, de s’emparer des opportunités et de tirer parti des évolutions de notre société, telles que la numérisation de nos vies personnelle, sociale et professionnelle, l’Union Européenne ou la mondialisation (les « Français affranchis »). 
  • 22% font le choix résolu d’un enracinement dans leur territoire. Heureux de vivre là où ils ont choisi de vivre, leur bulle personnelle est un bouclier qui les protège de la violence sociale, sans pour autant la masquer (les « Français enracinés »). 
  • 25% sont assignés à leur territoire et subissent de plein fouet les inégalités sociales et territoriales (les « Français assignés »). Ils sont bloqués géographiquement et socialement. Ils dessinent leur avenir et celui de leurs enfants avec pessimisme. 
  • 32% vivent une forte tension entre leur aspiration à la mobilité sociale et territoriale et une difficulté à s’affranchir de leur situation socio-économique et des inégalités territoriales (les « Français sur le fil »). 

L’aménagement, la qualité de la présence des services publics et la topographie socio-économique de nos territoires amortissent ou amplifient les fragilités individuelles. Ce faisant, ils facilitent ou entravent les trajectoires individuelles, et modulent naturellement le regard que les Français portent sur la vitalité de l’endroit où ils vivent. Néanmoins, le Baromètre des Territoires révèle que, sur le regard porté sur la société et l’évaluation de son propre parcours de vie, le pouvoir d’achat et le capital socio- culturel des individus sont des déterminants beaucoup plus puissants que les caractéristiques objectives de nos territoires. 

Ainsi, ces quatre groupes de Français se côtoient, voire se croisent assez largement au sein de mêmes territoires (au sein d’une même région administrative, mais également au sein de territoires de vie objectivement homogènes en matière de services publics et de dynamisme économique). 

Apparaît ainsi l’image d’une France en morceaux, qui expriment pourtant un commun attachement à la France et, à travers cet attachement, peut-être l’envie ou l’espoir d’un destin commun. 

Heureux ET malheureux : un portrait paradoxal des Français

Au cours des dernières décennies, la France a connu des évolutions socio-économiques et sociétales majeures. L’essor de la mondialisation et les effets de l’intégration européenne ont généré davantage de flux économiques, plus de mobilité sociale et une multiplication des connexions territoriales. Ces changements ont dans le même temps généré des craintes, de l’instabilité et des incertitudes chez de nombreux Français.

En croisant entre elles des données portant sur le lien social, l’évaluation de la vie personnelle, du cadre de vie et de l’habitat, le sentiment de justice sociale, les attentes comparées aux réalités en matière de qualité de vie, ou encore d’accès aux services publics et aux infrastructures, nous parvenons à dresser un portrait original des Français illustrant un paradoxe résumé par la célèbre formule du sociologue Jean Viard « bonheur privé et malheur public ».

Premier enseignement de notre enquête, les Français évaluent positivement leur vie personnelle :

  • 73 % des Français déclarent être heureux (dont 33 % très heureux) ;
  • 67 % font le récit d’un équilibre trouvé entre temps de vie personnelle, familiale, sociale et professionnelle ;
  • 61 % ont le sentiment d’avoir choisi la vie qu’ils mènent.

Dans la plupart des régions, cette vision positive s’étend aussi au territoire local :

  • 66 % trouvent qu’il fait « bon vivre » dans leur quartier ou leur commune ;
  • 59 % estiment que l’endroit où ils vivent va « plutôt bien ».

Mais dès que l’on s’éloigne de la sphère personnelle et locale sur des thèmes qui touchent leur vie économique ou celle du pays, les traces du pessimisme se font sentir. Le bonheur privé est percuté par la crise du pouvoir d’achat et le sentiment de relégation et d’exclusion :

  • 78 % jugent la société actuelle injuste (dont 28% très injuste) ;
  • 63 % sont convaincus qu’en France la réussite sociale est jouée d’avance et dépend beaucoup des origines des gens ;
  • 42 % sont convaincus que la société dans laquelle vivaient leurs parents était plus juste ;
  • 48 % vivent des fins de mois difficiles dont 35 % parviennent difficilement à finir leurs fins de mois en se restreignant, et 13 % sont obligés de puiser dans leurs réserves ou d’emprunter ;
  • 50 % ont retardé ou renoncé à des soins de santé en 2018.

Cette crise du pouvoir d’achat et les représentations d’une société inégalitaire fragilisent la confiance et la capacité des Français à se projeter dans l’avenir :

  • 47 % des Français seulement sont optimistes pour leur avenir personnel ;
  • 45 % pensent que quand leurs enfants auront leur âge, ils vivront moins bien qu’eux ;
  • 70 % sont pessimistes sur l’avenir de la société française (dont 26 % très pessimistes).

Malgré cette souffrance sociale, la France reste le point d’ancrage le plus rassembleur, loin devant nos territoires : 

  • 73 % des répondants sont attachés à la France ;
  • 58 % à leur région ;
  • 53 % à leur département ;
  • 52 % à leur commune ;
  • 45 % à leur quartier ;
  • 34 % seulement à l’Union européenne. 

https://www.institutmontaigne.org/publications/la-france-en-morceaux-barometre-des-territoires-2019

https://elabe.fr/wp-content/uploads/2019/02/barometre-territoires_principaux-enseignements_elabe.pdf

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