L’innovation de défense, un rôle moteur pour l’innovation de rupture

L’innovation est présentée par le gouvernement comme une priorité absolue pour notre autonomie stratégique. Force est de reconnaître que les efforts publics financiers, fiscaux, règlementaires,… en faveur de l’innovation sont importants, continus et transpartisans. Deux des derniers évènements en la matière ont été les mises en place de l’Agence de l’Innovation de Défense (AID) et du Conseil de l’Innovation. 

L’AID a été créée au premier septembre 2018 avec une mise en place opérationnelle au 1erjanvier 2019. Elle vient de publier un premier appel à propositions sur l’Intelligence Artificielle https://www.defense.gouv.fr/dga/actualite/preselection-de-projets-ia-appel-a-proposition.

Le Conseil de l’Innovation s’est réuni pour la première fois le 13 décembre 2018… à l’Innovation Défense Lab de l’AID ! Cette première séance a été consacré à l’innovation de défense. Il est intéressant de présenter objectifs et dispositifs en la matière.

L’innovation technologique conditionne aujourd’hui pour une grande part la souveraineté et l’autonomie stratégique de la France. C’est pourquoi l’innovation constitue un des quatre piliers de la Loi de Programmation Militaire (LPM) et une priorité de l’action de la Ministre des armées. La Revue stratégique de défense publiée fin 2017 décrit un environnement stratégique incertain dans lequel la supériorité technologique des armées françaises peut être remise par des technologies issues du monde civil et utilisées de façon très agile par des adversaires asymétriques et par le retour des Etats-puissances qui investissent massivement dans des technologies de rupture, telles que le spatial, l’intelligence artificielle, l’hyper-vélocité, l’informatique quantique, et mettent la France et l’Europe en situation de risque technologique. 

De plus, l’investissement de long terme dans l’innovation de défense permet à la base technologique et industrielle française de maintenir des compétences académiques et des savoir-faire industriels stratégiques. C’est un facteur de compétitivité et donc de pérennité de l’industrie française de défense. 

Une nouvelle ambition 

Dans ce contexte, le ministère des armées doit non seulement poursuivre son effort d’investissement en R&D de long terme mais également s’ouvrir à l’innovation civile et à l’écosystème des start-ups pour saisir les opportunités d’intégration rapide de nouvelles technologies à forte valeur ajoutée. Cette ouverture est la priorité de l’Agence de l’innovation de défense (Agence ID), créée en septembre 2018, et dirigée par Emmanuel Chiva, par ailleurs animateur du très intéressant blog VMF 214 https://vmf214.net/author/emchiva/

L’ambition du ministère portée par cette Agence s’articule autour de trois objectifs : 

Maîtriser des cycles courts pour intégrer au plus tôt des innovations issues du monde civil et créer des ruptures d’usage sur le terrain des opérations. Pour atteindre cet objectif, le ministère : 

  • amplifie sa politique de partenariat et d’innovation ouverte (« open innovation ») avec les écosystèmes les plus innovants (pôles de compétitivité, clusters, universités, organismes de recherche, incubateurs) dans tous les domaines. L’Innovation Defense Lab, qui accueille cette séance du Conseil de l’Innovation, sera le nouveau hub de cette innovation ouverte ; 
  • développe un lien privilégié avec les PME et start-ups grâce à des outils qui leur sont dédiés (Fonds de capital-risque Definvest, dispositif RAPID, Défis start-ups). Le plan Action PME annoncé en avril renforce les dispositifs en faveur des PME ; 
  • monte en puissance rapidement sur la science des données, l’intelligence artificielle et les objets connectés pour accélérer sa transformation numérique. 50 experts seront recrutés d’ici 2020, les études sur ces sujets passeront de 10 à 100 millions d’euros de budget annuel ;
  • encourage fortement l’innovation et l’intrapreneuriat de ses personnels, qui sont les mieux à même d’innover dans leurs métiers et leurs usages. Cette action est portée par la Mission pour l’Innovation Participative qui fête ses 30 ans cette année et est désormais rattachée à l’Agence ID. 

Maintenir l’effort sur des usages technologiques spécifiques à la défense dans des domaines tels que l’optronique, la guerre électronique, l’artillerie du futur, le successeur du char Leclerc, les drones de surveillance armés,… Pour atteindre cet objectif, le ministère : 

  • met l’accent sur l’expérimentation. Le ministère développe l’usage des techniques de prototypage rapide, d’expérimentation agile et d’acquisition en temps contraint ;
  • promeut des initiatives de types défis/hackhatons pour stimuler les communautés innovantes sur les préoccupations spécifiques défense. (ex : défis ANR-DGA) ; 
  • mène une politique de grands démonstrateurs pour démontrer la faisabilité des capacités structurantes pour les armées à horizon 2030 (ex : NEURON), en bénéficiant de l’augmentation des crédits d’études et d’innovation qui atteindront 1 Md€ en 2025 dans le cadre de la LPM 2019-2025. 

Détecter et investir au plus tôt dans des innovations à maturation longue porteuses de rupture pour le système de défense à horizon 2030. Pour atteindre cet objectif, le ministère : 

  • investit dans la recherche stratégique pour détecter les ruptures géo-politiques et capacitaires. Les « labels d’excellence de la recherche stratégique » délivrés par le ministère à des centres académiques, ont pour objectif de créer une filière d’excellence sur les « war studies » ; 
  • noue des partenariats de long terme avec les opérateurs de recherche et les équipes académiques les plus performantes pour détecter et investir dans les ruptures technologiques à venir (furtivité active, hypervélocité, drones en essaim, arme à énergie dirigée, informatique quantique…). Le Ministère des armées contribue ainsi au financement des grands organismes de recherche que sont le CNES, l’ONERA, ou le CEA, et collabore étroitement avec les opérateurs que sont l’Agence Nationale de la Recherche ou Bpifrance. Plus de 130 thèses et post-docs par an et plusieurs centaines de projets de recherche sont ainsi financés chaque année ; 
  • est aux avant-postes de la construction de l’Europe de la défense en matière de R&D. L’Agence ID sera résolument tournée vers l’Europe et tirera pleinement partie de l’opportunité formidable qu’est aujourd’hui le fonds européen de défense et que sera demain l’agence européenne de l’innovation de rupture voulue par le Président de la République. 

Les laboratoires communs soutiennent les coopérations civiles et militaires. Historiquement, l’un des tout premiers laboratoires communs avec l’industrie a été celui de Thales avec le CNRS en 1995 puis avec l’université Paris Sud en 2000, qui a conduit au prix Nobel d’Albert Fert en 2007 sur la spintronique. Ce laboratoire a permis les technologies très innovantes, comme les capteurs de champs magnétiques et les mémoires non volatiles. Fort de ce constat, le ministère en charge de la recherche a initié en 2013 le programme Labcom, dont l’objectif opéré par l’ANR était de créer 100 Laboratoires communs avec des PME en 3 ans. Le programme a depuis été pérennisé dans le plan d’action de l’ANR, avec actuellement, 121 laboratoires communs sélectionnés pour une durée de 3 ans, pour chacun le laboratoire académique perçoit une subvention forfaitaire de 300 k€. 

Des nouveaux moyens, une nouvelle organisation 

Le ministère des armées consacre des moyens conséquents à l’innovation et la recherche et constitue un acteur majeur du soutien public à l’innovation : 

  • le budget dédié aux études, à la recherche et l’innovation représente 1 Md€ par an au sein de la mission Défense et augmentera de 25 % d’ici 2022. La Loi de Programmation Militaire prévoit également le lancement de programmes majeurs : porte-avion nouvelle génération, système majeur de combat terrestre MGCS, système de combat aérien du futur. Au total, ce sont plus de 4,5 Mds€ par an qui sont consacrés à la préparation de l’avenir ; 
  • les 6 000 ingénieurs experts techniques de la Direction Générale pour l’Armement couvrent un large spectre de technologies. Il se renforceront dans les domaines du numérique, de la cyber et de l’intelligence artificielle dans les mois à venir ; 
  • des commandes publiques à l’industrie française : en tant que premier acheteur de l’Etat, le Ministère des armées investit à hauteur de 11 Md€ par an aujourd’hui dans l’industrie, et ce montant augmentera de près de 30 % d’ici à 2025. 

Cet investissement est réalisé en grande majorité dans des projets à haute intensité technologique (deep-tech), comportant une prise de risque importante. Il bénéficie directement aux laboratoires et aux entreprises françaises et européennes. Cet investissement doit être réalisé dans un équilibre entre une logique top-down et une approche bottom up. L’Agence Innovation Défense aura pour mission de garantir cet équilibre. Enfin, cet investissement doit être réalisé en synergie avec la politique gouvernementale de soutien à l’innovation pour permettre les fertilisations croisées entre les usages civils et militaires. 

Programme ASTRID – Accompagnement Spécifique des Travaux de Recherche et d’Innovation Défense 

Le programme ASTRID (Accompagnement Spécifique des Travaux de Recherche et d’Innovation Défense) accompagne depuis 2012 les travaux de recherche duale. Financé par la DGA et mis en œuvre par l’ANR, ce dispositif permet de soutenir des recherches à caractère fortement exploratoire et innovant. Dans ce cadre, un large éventail de thématiques scientifiques peuvent être soutenues parmi les disciplines suivantes – Ingénierie de l’information et robotique, Fluides, structures, Ondes acoustiques et radioélectriques, Nanotechnologies, Photonique, Matériaux, chimie et énergie, Biologie et biotechnologies, Homme et systèmes, Environnement et géosciences. Les projets soutenus ont une durée de 18 à 36 mois et l’aide qui leur est allouée est limitée à 300 k€ par projet. Depuis 2011, 202 projets ont été financés ou sont en cours de financement, soit en moyenne 34 projets par an. 

Une stratégie en synergie avec la politique gouvernementale 

La dualité civil-militaire est une priorité de la politique du Ministère des armées en matière d’innovation et dès lors que les projets contiennent une part de dualité, des partenariats sont systématiquement mis en place avec les opérateurs civils et les dispositifs interministériels. Le ministère des Armées contribue à la gouvernance et au financement des plans gouvernementaux de soutien aux domaines technologiques stratégiques intéressant la défense : supercalcul, nanotechnologies, espace, intelligence artificielle. La cybersécurité également fera l’objet dans les prochains mois d’une feuille de route interministérielle. 

Il est néanmoins nécessaire de renforcer cette dynamique interministérielle afin que les enjeux de défense soient pleinement intégrés à la politique gouvernementale sur l’innovation. C’est pourquoi les ministères concernés ont décidé de renforcer les liens de collaboration sur l’innovation. 

Sur la gouvernance haute de l’innovation, l’Agence d’innovation de Défense pour le ministère des Armées sera largement associée aux travaux du Conseil de l’innovation et au pilotage des Grands défis, et réciproquement. Une collaboration entre l’Agence d’innovation de Défense et la Direction générale des entreprises au sein du ministère de l’économie et des finances sera créée afin de coordonner les actions en matière d’innovation duale. L’Agence collaborera également avec Bpifrance pour établir un partenariat global et prendre en compte les nouveaux outils orientés deep-tech. Enfin, l’Agence collaborera avec le ministère de la Recherche pour définir d’ici avril 2019 une nouvelle stratégie de collaboration avec les écoles et les organismes de recherche. 

Mais l’innovation de défense ne fonctionne pas en vase clos. Elle est ouverte sur l’extérieur. Pour preuve, on peut citer quelques exemples d’innovations de défense portées par des structures à vocation civile 

Les Instituts de recherche technologique (IRT) contribuent également au développement de technologies duales. Des thématiques, telles que l’intelligence artificielle, la simulation, la réalité augmentée, la sureté de fonctionnement, les systèmes collaboratifs ou la cyber sécurité, sont propices aux développements de briques technologiques pour des applications civiles et militaires. Par exemple, l’IRT SystemX, basé sur le plateau de Saclay, travaille avec Naval Group sur la sécurisation des infrastructures portuaires dans un cadre dual qui pourra s’appliquer à des cas d’usage orientés Défense. 

Créée en 2016, la start-up SINTERmat capitalise sur plus de 15 ans de recherche dans les laboratoires de l’Université de Bourgogne et développe une technologie de frittage rapide, communément appelée SPS (Spark Plasma Sintering). Cette technologie permet d’agglomérer des nanopoudres et d’obtenir ainsi des pièces d’une résistance et d’une densité exceptionnelles qui sont utilisées dans l’industrie aéronautique, automobile ou de défense, mais aussi dans l’industrie du luxe. La maturité acquise permet à SINTERmat de passer dès à présent à une production industrielle, industrialisation rendue possible par la levée de fonds réalisée auprès du fonds DEFINVEST, géré par Bpifrance pour le compte du Ministère des Armées, d’investisseurs privés et de la SATT Sayens. L’achat d’une machine de frittage, aux capacités uniques en France et en Europe, et son installation prochaine dans de nouveaux locaux à Montbard (Côte d’Or) vont permettre à SINTERmat de répondre aux sollicitations déjà nombreuses de ses clients et d’assurer son développement commercial. SINTERmat a été accompagné par la SATT Sayens dans la maturation de sa technologie et sa stratégie de propriété industrielle. C’est également la 1ère start- up dans laquelle la SATT SAYENS prend une participation au capital. 

<http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Innovation/74/9/DP_Conseil_de_l_innovation_1049749.pdf>

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