Le rôle d’architecte des connaissances des grandes entreprises de défense 

La fin de la guerre froide marque un tournant pour la défense des pays occidentaux. L’intensification des conflits asymétriques combinée au renforcement des contraintes budgétaires sur les dépenses militaires entraînent de nouvelles problématiques pour les industriels de défense. Dans ce contexte, l’innovation de défense joue un rôle clé. Comme le prône la Loi de programmation militaire 2019-2025 française, l’innovation militaire est une de ses quatre priorités. Le ministère des Armées français met l’innovation technologique au centre de sa politique : « Innover pour faire face aux défis futurs, en préparant la supériorité opérationnelle des armées à plus long terme ; cette innovation permettra ainsi de disposer des équipements adaptés aux menaces futures. » 

Les analyses de l’innovation font souvent la distinction entre innovation civile et mili- taire. Certaines technologies telles que les bombes nucléaires ou la furtivité des véhicules sont, sinon spécifiques à la défense, du moins très largement dominées par ce champ d’application. Néanmoins, ces technologies représentent une petite partie des innovations de défense et une large part des spécificités technologiques de défense repose davantage sur des exigences de performances spécifiques et une architecture originale des systèmes. Les systèmes d’armes se distingueraient plus par leurs combinaisons des connaissances, i.e. une architecture adaptée à la spécificité militaire, que par la mobilisation de connaissances spécifiques au monde de la défense. Cette approche de l’innovation permet de considérer les proximités entre les entreprises sous l’angle original des connaissances plutôt que sous celui du secteur industriel, trop restrictif pour étudier la défense. En effet, la production d’armement est diverse, allant des navires et sous-marins aux missiles en passant par les satellites. 

Une note de l’IRSEM explore la manière dont les entreprises de défense combinent des connaissances en vue d’innover. L’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire) a vocation à contribuer au débat public sur les questions de défense et de sécurité.

La conclusion de cette note met en avant qu’existe une différence significative entre les pratiques des entreprises civiles et des entreprises de défense. Celles-ci ont une architecture de connaissances à la fois plus exploratrice et exploitante que les entreprises civiles, c’est-à-dire qu’elles réalisent à la fois plus de combinaisons originales mais aussi plus de liaisons usuelles. Deux éléments explicatifs peuvent apporter un éclairage sur ces résultats. D’une part, les contraintes exogènes posées aux entreprises pour la production d’armement. Elles sont de natures diverses et concernent la structure de marché, l’environnement de collaboration, la finalité des produits et l’organisation de la production. D’autre part, cette spécificité est encouragée par les choix stratégiques des entreprises en termes de diversification de leur activité. Cela est autant un enjeu pour la composition technologique de leurs innovations militaires qu’un enjeu de soutenabilité économique. Pour elles, cultiver la spécificité que leur impose la production de défense leur permet de se différencier des entreprises civiles. 

https://www.irsem.fr/media/5-publications/notes-de-recherche-research-papers/nr-irsem-108.pdf

Annexe : Graphiques de la note

Les résultats présentés dans les graphiques ci-dessous regroupent une représentation graphique de la distribution des indicateurs de cohérence, respectivement l’exploitation et l’exploration, ainsi qu’un tableau contenant statistiques descriptives et résultats d’un test (Wilcoxon Rank Sum Test) permettant la comparaison entre entreprises civiles et de défense. Chaque variable de cohérence est moyennée par entreprise sur la période 2010-2014. 

Le graphique 1 présente la distribution et les statistiques descriptives de l’indicateur d’exploitation par entreprise, i.e. la réalisation de combinaisons de connaissances usuelles. Les entreprises de défense sont distinguées selon le Top 100 du SIPRI, des autres entreprises, civiles. Évidemment, le nombre d’observations est bien plus important dans le groupe des entreprises civiles que dans celui des entreprises de défense. Un score d’exploitation haut traduit une capacité forte de l’entreprise à réaliser des combinaisons de connaissances fréquentes dans l’ensemble des brevets étudiés. La distribution de cet indicateur est concentrée, avec peu d’observations aberrantes et un faible écart-type. De plus, la moyenne et la médiane du score d’exploitation sont plus importantes au sein des entreprises de défense. Ce résultat est conforté par le test d’égalité des distributions qui valide la supériorité significative des entreprises de défense en termes d’exploitation de combinaisons de connaissances usuelles. 

Grap 1

Exploitation – distinction civil/défense
Lecture : Le graphique est une boîte à moustache se lisant de la manière suivante : le rectangle regroupe les deuxième et troisième quartiles, la ligne est la valeur médiane, le losange correspond à la moyenne, les segments représentent les premier et neuvième déciles. Le tableau présente les statistiques descriptives associées aux indicateurs de cohérences par groupe d’entreprises (civil/défense). La dernière colonne présente le résultat du Wilcoxon sum rank test, avec les *** traduisant une p-value inférieure à 1 %, i.e. la probabilité de rejeter l’hypothèse nulle à tort. 

Cette première facette de la cohérence de la base de connaissances est complétée par le graphique 2, présentant l’indicateur d’exploration de combinaisons de connaissances originales au sein de l’entreprise. Nous constatons une distribution dispersée, avec un écart-type important dans les deux groupes. De plus, la moyenne et la médiane du score d’exploration sont plus importantes au sein des entreprises de défense, résultat confirmé par le test d’égalité des distributions. Ces deux tableaux mettent ainsi en évidence le fait que les spécificités de la production militaire affectent effectivement le processus d’innovation des entreprises de défense en affectant l’architecture des connaissances. 

Exploration – distinction civil/défense
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