Conséquences de la révolution numérique sur le système français de R&I

Que devient la recherche-développement dans un monde numérique ? Quelle est sa place ? Quels sont ses rôles dans les processus de digitalisation ? À quel point les transformations accélérées des organisations et des produits et services dépendent-elles des activités de R&D ? Sous une apparente trivialité, la question recèle une grande complexité. Surtout si l’on veut dépasser le stade du concept-clé ou de l’exemple censés tout expliquer. Ainsi, la R&D n’est pas la source unique de l’innovation, pas plus dans le numérique qu’ailleurs. Mais l’économie numérique s’impose. Pour en comprendre les ressorts, il faut se pencher sur les logiques d’action des intervenants dans les processus de R&D. Dans les entreprises comme dans la recherche publique.

Qu’il me soit permis de reprendre ici les éléments d’un travail de Futuris et de l’ANRT effectué par Pierre Bitard, Jacques Lesourne, Gérard Roucairol sur les conséquences sur les acteurs du système français de recherche et d’innovation de la révolution numérique.

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Cette étude entend fournir des points de repère, un « état de l’art », sur quatre aspects essentiels de cette révolution en marche :

  • Les bouleversements des mondes de la recherche.
  • Les mues que subissent les relations des entreprises avec les laboratoires de recherche, les entreprises de logiciel et les sociétés de service informatique.
  • Les changements des rôles et places au sein des chaînes de valeur (grandes entreprises, start-up, intégrateurs-systémiers).
  • Les influences de l’État sur les conditions d’usage des données que ses administrations, antennes, agences et organisations produisent, les programmes d’éducation et de formation, les règles de fiscalité qui s’appliquent sur son territoire, le fonctionnement du marché du travail.

Sont explorées les conséquences possibles de la révolution numérique sur les acteurs du système de recherche et d’innovation français. Cela conduit à envisager pistes d’actions et alertes pour les trois catégories d’acteurs principales : les entreprises, les centres de recherche publics ou privés et l’État. L’enjeu est clair : construire ensemble des capacités de développement de stratégies partagées, mutuellement bénéfiques au plan national. Ces « capacités à développer » reposent sur les grandes plateformes, les équipements de pointe, et les systémiers intégrateurs de demain.

Pour les entreprises

  • Il semble nécessaire de nommer un responsable de la transformation numérique directement rattaché au président ou directeur général, tout en ayant des attaches profondes avec les unités opérationnelles.
  • Ce « chef d’orchestre » devra préciser les don- nées numériques auxquelles il est essentiel que l’entreprise puisse avoir accès et la poli- tique que l’entreprise doit mener à cet égard.
  • Il devra ensuite préparer un document stratégique sur les étapes successives que l’entre- prise doit aborder dans son adaptation à la révolution numérique.
  • Dans ce cadre, il conviendra d’examiner si l’entreprise doit s’associer et sous quelle forme à des plateformes créées par des GAFAM ou des offreurs de services et de production de systèmes. Il faudra aussi décider si l’entreprise peut être à l’origine de plateformes plus spécifiques susceptibles d’accueillir d’autres entités.
  • L’entreprise doit avoir constamment une connaissance du vivier des start-up du numérique dont les domaines peuvent être utiles à l’entreprise et doit définir le groupe de celles dont les produits ou procédés sont essentiels pour son activité. Reste alors à établir des formules concrètes de collaboration favorables pour les deux parties.
  • L’entreprise doit examiner quelles conséquences la révolution numérique qu’elle va entreprendre aura sur le volume et les compétences de ses différentes catégories de personnel en vue de gérer les transitions de la manière la plus adaptée au corps social existant. Il est possible en effet que certains métiers soient appelés à disparaître et d’autres à se développer.

Après cette liste d’éléments, il faut introduire une question : la révolution numérique modifiera-t-elle les opérations habituelles de fusion ou d’absorption que connaît la vie des affaires ? D’un côté, les liens logiciels dans le cadre de chaînes informatiques peuvent créer des solidarités au sein de réseaux d’entreprises permettant des coopérations efficaces sans les risques impliqués par les fusions. D’autre part, certaines activités mondiales comme celles des GAFAM peuvent être la source de profits rendant possible la constitution de groupes financiers de type nouveau, jouissant d’aires de monopole dans des espaces partiels. Au-delà, les entreprises peuvent intégrer des activités de développement de composants des systèmes qu’elles offrent.

Pour les centres de recherche publics ou privés

  • La nomination d’un responsable de la transformation numérique peut ici aussi être nécessaire.
  • Le statut des données nécessaires à la recherche ou produites par la recherche du centre doit être précisé et connu des chercheurs et des utilisateurs. Les projets soumis à des financements nationaux ou européens doivent être assurés de la possibilité de création et d’accès aux données nécessaires (question qui peut être délicate dans le cas de projets réunissant des équipes de recherche de pays ou de statuts différents)
  • Les équipes de recherches feront intervenir des chercheurs relevant de disciplines traditionnelles mais aussi des statisticiens spécialistes des grands échantillons, des data scientists et des développeurs de logiciels. En France, du fait de l’appartenance des chercheurs publics à la fonction publique, la coopération entre ces diverses personnes dans le cadre des structures de carrière et de rémunérations est à suivre de près.
  • Enfin, l’exemple Sanofi-Google sur le diabète montre qu’on ne peut exclure la création à l’échelle mondiale d’entités de recherche spécialisées sur de grands problèmes à partir de grandes entités issues de la révolution numérique.

Pour l’État

Six domaines vont devenir particulièrement importants :

  • La réglementation de l’usage des données à la fois nationalement et internationalement et l’arbitrage entre l’intérêt de la collectivité et celui des personnes individuelles. La santé et la sécurité collectives sont à l’évidence des domaines particulièrement sensibles de ce point de vue. Les choix de standards des don- nées qui permettront le développement de la concurrence sont alors cruciaux.
  • La systématisation des méthodes d’enseigne- ment reposant sur l’emploi intensif des technologies du numérique, qui vont de pair avec une évolution des pratiques éducatives, pose une série de nouveaux dé s au système éducatif et de formation. Formations pointues que seule une poignée d’enseignants maîtrise alors que la fraction de la population demandeuse ne cesse de croître. L’un de ces dé s majeurs va être de concilier une éducation de pointe avec un taux d’encadrement élevé et un haut niveau de technicité avec des besoins de masse. Les systèmes de cours en ligne ouverts à tous ou MOOC (massive open on-line courses) représentent l’une des réponses mises en œuvre.
  • Une évaluation de l’ensemble des dispositifs fiscaux qui affectent le numérique en France peut s’avérer nécessaire. Au-delà du diagnostic, cette évaluation devra permettre d’établir des règles qui offrent une attractivité satisfaisante tout en mettant un terme à l’érosion de la base fiscale.
  • La conception de logiciels relève en partie d’un travail de recherche de très haute technicité effectué au sein des laboratoires publics. Les ingénieurs en génie logiciel issus de l’enseignement supérieur jouent aussi un rôle d’importance stratégique. En France, les stratégies nationales de recherche (SNR) et d’enseignement supérieur (Stranes) sont motrices quant à l’ajustement des compétences à la révolution numérique. Le big data est l’un des cinq enjeux de la SNR considérés comme devant être traités avec une urgence particulière. Cette composante data n’épuise pas le sujet. Le volume des moyens à allouer pour favoriser la transition vers l’excellence des forces de recherche et d’applications pratiques reste à apprécier au regard des ambitions nationales, en comparaison internationale (Europe).
  • L’ampleur de la révolution numérique implique qu’elle affecte les domaines stratégiques essentiels. L’État pourrait se doter d’un excellent observatoire international sur les évolutions des nouvelles technologies et leurs usages.
  • Si, comme on peut le penser, la révolution numérique bouleverse la valeur économique des compétences, les sociétés où le droit du travail facilite des adaptations peuvent en tirer des avantages considérables, alors que celles où le droit du travail protège les structures existantes peuvent connaître un accroissement du chômage et des mouvements sociaux violents. De ce point de vue, la France n’est pas la mieux placée.

 

http://www.web1.anrt.typhon.net/sites/default/files/revolution-numerique_futuris-anrt-doubles_1.pdf

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