Fév 20

Intelligence artificielle et politique internationale

La transformation numérique a révolutionné nos vies. L’« intelligence artificielle » va aller encore un cran plus loin. Une récente étude de l’IRIS, think tank piloté par Pascal Boniface, s’intéresse aux conséquences de l’IA sur les relations internationales… Ses principales conclusions sont reprises ici.

L’hybridation du numérique, de la robotique et de l’IA, remet en cause le fonctionnement traditionnel de l’économie et des relations internationales, basé sur la concurrence, l’ajustement de l’offre à la demande et l’hégémonie de l’Occident. Si les impacts précis de l’intelligence artificielle restent délicats à anticiper, plusieurs tendances sont d’ores et déjà manifestes. 

Premièrement, les entreprises qui disposent des moyens d’investir dans les technologies les plus modernes et d’attirer les cerveaux les plus performants ont la possibilité de devenir en quelques années des acteurs quasiment monopolistiques, propriétaires de dizaines de milliards de données. Cette économie de l’exponentiel pose trois défis inédits : un défi d’ajustement des marchés, un défi de régulation et de concurrence, et un défi géopolitique – tous corrélés. 

Deuxièmement, l’IA brise le lien logique établi de longue date en Occident entre innovation et démocratisation. Les technologies d’IA (vision artificielle, reconnaissance faciale, etc.) offrent aux régimes autoritaires des moyens inédits de consolidation de leur pouvoir. Pour certains, la lutte entre l’autoritarisme numérique tel que pratiqué par la Chine et la démocratie libérale marquera la principale ligne de faille idéologique au XXIéme siècle. Cependant, dans l’actuelle phase de test des « défenses immunitaires » de l’Occident, les États autoritaires ne sont pas les seuls à menacer les libertés individuelles ; les acteurs du numérique détiennent une responsabilité substantielle à cet égard. Une piste de réflexion pourrait consister à s’interroger sur les conséquences de la remise en cause actuelle des GAFAM en Europe et, dans une moindre mesure, aux États-Unis, sur un possible découplage entre les puissances occidentales et « leurs » acteurs privés, au bénéfice de stratégies extérieures prédatrices économiquement ou hostiles stratégiquement. 

Troisièmement, l’IA est perçue comme un enjeu croissant de sécurité internationale. À cet égard, il ne faut pas occulter, d’une part, que les usages de la technologie sont plus significatifs que la possession de celle- ci ; d’autre part, que l’on surestime probablement les implications de l’IA à court-terme et sous-estime ses conséquences à long terme. En corollaire de ce point, il convient de relativiser l’inexorable essor de la Chine dans l’IA. Les autorités chinoises n’éprouvent aucun complexe à alimenter ce biais de perception, dans un contexte de crise de confiance des pays occidentaux. 

En outre, la Chine a jusqu’à présent développé des capacités en IA mobilisées pour l’essentiel en interne – contrastant par exemple avec l’expansion mondiale des acteurs nationaux des télécommunications (équipements réseaux, smartphones, etc.). Sur le plan de la gouvernance interne, le monolithisme perçu de l’extérieur tranche avec l’existence de fortes rivalités bureaucratiques pour le contrôle de la « ressource » financière de l’IA. Enfin, dans un passé récent, les grands plans stratégiques annoncés dans l’automobile ou les semi-conducteurs ne se sont pas matérialisés par une hégémonie de la Chine sur ces industries. 

Enfin, la remise en cause du multilatéralisme et le retour à des logiques protectionnistes favoriseront un « nationalisme » de l’IA qui aura pour conséquences d’accentuer les manœuvres de colonialisme numérique et de compromettre des chaînes d’approvisionnement totalement mondialisées. 

L’ensemble de ces paramètres devront être intégrés dans toute réflexion et action diplomatique en matière numérique et d’intelligence artificielle, alors que le temps dont l’Europe dispose pour éviter de perdre sa capacité d’innovation ou toute autonomie technologique par rapport à la Chine et aux États-Unis en matière d’IA est maintenant compté. 

https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/nocetti_intelligence_artificielle_2019.pdf

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Fév 14

Océan et climat

Savez-vous que l’océan…

  • Produit la moitié de l’oxygène que nous respirons ?
  • Est, grâce à la pêche, le premier apport en protéines pour un milliard de femmes et d’hommes ?
  • A un rôle décisif dans le ralentissement du réchauffement climatique, étant le premier puit de carbone de notre planète ?
  • Abrite 90% de l’habitat naturel de la terre, en faisant ainsi un sanctuaire de biodiversité ?
  • Représente 84% des ressources de minerais, 90% des stocks d’hydrocarbures et est de plus en plus la source de nos énergies renouvelables ?

Donc, nous ne vivrions que grâce à l’océan ?

Mais savez-vous aussi que ce poumon bleu de l’humanité est de plus en plus dégradé par les activités humaines et menace aujourd’hui de s’étouffer ?  Le réchauffement et l’acidification des océans minent la biodiversité, nous pouvons le mesurer à la destruction des coraux qui ne survivent pas à ce nouveau climat. Le réchauffement des eaux dérègle le cycle du carbone et conduit à l’élévation du niveau de la mer. Les déchets s’accumulent et mettent en danger la faune marine. : on estime que l’équivalent d’un camion poubelle de plastiques est déchargé en mer chaque minute. Selon l’UNESCO, plus de 50% des espèces marines pourraient être éteintes ou proches de l’extinction d’ici 2100, entraînant la disparition de phytoplanctons.

Pendant longtemps, les discussions sur le changement climatique n’ont pas pris l’océan en compte. Les choses changent. Cet environnement planétaire trouve enfin sa place légitime dans les enjeux climatiques. 

Il y a quelques semaines, le Président de la République a demandé que soit lancé un programme prioritaire de recherche Océan et climat : Ce programme prioritaire de recherche aura pour but d’accentuer la mobilisation des compétences reconnues de notre communauté scientifique. Il sera piloté conjointement par le CNRS et l’Ifremer. Il devra renforcer les domaines de recherche les plus cruciaux pour la protection de nos océans et la lutte contre le changement climatique. Ce programme prioritaire de recherche préfigure les outils qui appuieront notre recherche dans le cadre de la loi de programmation de recherche qui sera présentée en tout début d’année prochaine et qui adjoindra justement les moyens adéquats à chacun de ces programmes et qui aura vocation à associer à cette dynamique la communauté scientifique internationale car pour ce bien commun la mobilisation ne peut être que mondiale. Il est en effet absolument nécessaire de mettre en commun les données, leur collecte et leur stockage ainsi que leur analyse pour répondre à cet enjeu planétaire qu’est la protection de l’océan. Cet enjeu de recherche, c’est évidemment un enjeu de meilleure connaissance, de protection de la biodiversité mais c’est un enjeu essentiel pour améliorer notre alimentation, la recherche médicale, mais les recherches aussi (…) en matière d’acoustique ou de matériaux, car cette recherche sur le plan maritime irrigue d’autres champs de notre recherche dans bien d’autres domaines et est au cœur d’une interdisciplinarité essentielle. Notre avenir en dépend. 

Quel rôle l’océan joue-t-il dans le climat et quels sont les impacts du changement climatique sur l’océan sont les questions abordées dans une collection de fiches scientifiques à télécharger sur le site de la plateforme Océan et Climat qui, forte de la participation de plus de 70 membres, favorise la réflexion et les échanges entre la communauté scientifique, la société civile et les décideurs politiques.

https://ocean-climate.org

https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/12/03/locean-poumon-de-lhumanite-qui-menace-de-setouffer

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Fév 07

Montée du niveau des mer : conséquences et anticipations

Le changement climatique est (enfin) devenu un vrai souci politique dans de nombreux pays, pas toujours les plus gros pollueurs malheureusement… Je souhaiterais mettre en avant ici un gros travail réalisé par l’alliance de recherche Allenvi sur un éclairage de la prospective sur les conséquences et anticipations d’ici 2100 de la montée du niveau de la mer. Je suis désolé pour la longueur de cet article, mais il met bien en évidence le rôle d’expertise que peuvent (doivent) jouer les chercheurs. C’est une valorisation de la recherche que je qualifie de sociétale au sens où elle est en appui à la définition de programme de politique publique.

L’élévation du niveau de la mer, qui s’accélère notamment sous l’effet du réchauffement climatique, va affecter directement le littoral et les zones côtières où se concentrent de nombreuses populations et les activités économiques à l’échelle mondiale. La vulnérabilité de cette interface entre la mer et la terre aux risques de submersions périodiques lors de tempêtes ou de recul du trait de côte est donc très forte. L’anticipation de ces risques constitue un enjeu majeur des politiques publiques compte tenu des investissements considérables nécessaires à l’adaptation des territoires littoraux et de leurs populations et à leur sécurisation, et dans le contexte de la mise en place de plans de prévention des risques et d’une réglementation favorisant l’adaptation.

Ce travail définit huit scénarios qui peuvent être synthétisés dans un graphe où sont croisés l’atténuation du changement climatique à l’échelle globale et les efforts d’adaptation des littoraux à la hausse du niveau de la mer, consentis depuis 2018. Le centre du graphe représente l’origine en 2018, et l’extrémité de la flèche la situation en 2100. La trajectoire, de l’origine à l’extrémité de la flèche, décrit l’atténuation et les efforts d’adaptation mis en œuvre entre 2018 et 2100. Des points d’inflexion dans les trajectoires sont précisés. Sur l’axe des ordonnées, plus on va vers le haut et plus l’atténuation globale est importante dans le scénario considéré. Sur l’axe des abscisses, plus on va vers la droite et plus les efforts d’adaptation des littoraux sont importants. Sur le graphique, des efforts « négatifs » ont été envisagés, ils correspondent à des situations où les actions pour l’adaptation sont plus faibles que celles actuellement mises en œuvre, conduisant donc à une inadaptation croissante des littoraux. De même des atténuations « négatives » ont été envisagées qui correspondent à des situations d’accroissement des émissions de gaz à effet de serre. 

L’état physique du niveau en 2100 est le résultat de l’impact du changement climatique sur le niveau des mers en 2100, qui est considéré pour partie comme la résultante de l’atténuation globale, et pour partie comme une conséquence des dynamiques propres de changement climatique (par ex. dans le cas d’un emballement). 

Pour chacune des familles ainsi définies, il s’agit de faire ressortir la trajectoire générale du scénario, ainsi que les stratégies mises en œuvre par les principaux acteurs, notamment en matière d’adaptation des zones littorales face aux évolutions projetées. 

Famille « Adaptation littorale » 

Cette famille regroupe quatre scénarios constituant un corpus globalement vertueux même si les capacités d’anticipation, les efforts de prévention et, dès lors, l’intensité des conséquences peuvent sensiblement différer. La famille se décompose en deux paires de trajectoires. La première, qui regroupe les trajectoires A1 et A3, correspond à des scénarios résolument proactifs, dans lesquels une prise de conscience rapide de la gravité de la situation et la mise en œuvre de mesures préventives efficaces d’atténuation limitent considérablement la gravité des conséquences (contexte modéré à sérieux). La seconde, qui regroupe les trajectoire A2 et A4, correspond à une « attitude de rebond », la prise de conscience et la mobilisation des politiques publiques pour l’atténuation intervenant plus tardivement dans le courant du siècle, et générant des conséquences sensiblement plus préoccupantes (contexte sérieux à grave) que celles caractérisant l’attitude proactive. 

La trajectoire du scénario A1 – Maîtrise climatique conjugue de fortes politiques d’atténuation du changement climatique mises en place très précocement et des efforts d’adaptation des littoraux modérés, car répondant à une faible hausse du niveau des mers. En effet, la mise en œuvre, de façon très précoce, dès 2020, de fortes mesures de réduction des émissions de GES et de stockage du carbone (décarbonation de l’économie, efficience énergétique, captage et stockage du carbone -carbone organique des sols, technologies CCS et BECCS) par les acteurs nationaux a permis de limiter l’élévation du niveau des mers. Les mesures d’adaptation des littoraux sont proportionnelles au risque existant de hausse du niveau des mers qui reste faible tout au long de la période (hausse limitée aux alentours de 50 cm). 

Face à un changement climatique limité engendrant une faible hausse du niveau des mers, les stratégies d’adaptation du littoral mises en œuvre sont des mesures incrémentales de transformation de la ville sur elle-même ; le modèle conventionnel de développement urbain n’a pas été remis en cause. Cependant les évènements extrêmes ont ponctuellement des impacts importants sur certains littoraux plus exposés aux aléas. 

La trajectoire du scénario A3 – Sobriété et Anticipation conjugue une gouvernance littorale anticipant les conséquences du changement climatique sur les littoraux (la hausse du niveau des mers est plus importante que dans le premier scénario), et un basculement précoce, aux alentours de 2030, vers une économie de la sobriété, entraînant une forte réduction des émissions. 

D’une part la mise en place progressive d’une gouvernance littorale de l’adaptation à la hausse du niveau des mers (anticipation sur urbanisme et infrastructures, concertation des acteurs) aboutit sur certains littoraux à la généralisation de stratégies de repli. D’autre part, le développement d’une culture de la sobriété dans l’ensemble des domaines d’activité économique conduit à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à limiter le changement climatique. Ainsi, l’effort d’adaptation est plus important dans ce scénario que dans le précédent car l’adaptation concerne l’ensemble du littoral. De plus, avec une pente d’élévation forte, il faut s’adapter à la hausse existante mais aussi à la future hausse à venir. 

La trajectoire du scénario A2 – Villes résilientes voit les grandes villes, et en particulier les mégapoles littorales devenues le cœur de l’économie mondiale, avoir un rôle crucial dans l’adaptation littorale à la hausse du niveau des mers et l’atténuation du changement climatique. Très tôt, les grandes villes organisées en réseaux d’expérimentation et de recherche sur l’adaptation littorale renforcent leur résilience face à la hausse du niveau des mers. Puis après 2040, les grandes villes et les États se coordonnent à l’échelle mondiale pour mettre en œuvre des mesures de réduction des émissions, ce qui a pour effet de limiter la hausse du niveau des mers dans la deuxième moitié du 21è siècle. 

Pour s’adapter à l’élévation du niveau de la mer , les villes mettent en place des barrières artificielles ou naturelles, s’appuient sur des technologies numériques d’anticipation (données massives, IA), régulent les mécanismes de subsidence (réduction des prélèvements et accroissements des apports sédimentaires), renforcent la sécurité sanitaire et alimentaire, et la résilience des infrastructures énergétiques, de communication et de transport face aux évènements climatiques extrêmes (tempêtes, inondations). L’adaptation du littoral se concentre sur les villes littorales en délaissant les zones à faible densité. 

La trajectoire du scénario A4 – Adaptation prioritaire et atténuation tardive combine une adaptation très précoce des littoraux à la hausse du niveau des mers et une quasi-absence de mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre, qui ne sont mises en œuvre que tardivement après 2060. Si cette quatrième trajectoire suit initialement la deuxième trajectoire en termes d’adaptation littorale, l’accélération de la hausse du niveau des mers après 2050 oblige à constamment accroître les efforts d’adaptation littorale pour faire face à une situation grave (+ 1m). 

De 2018 à 2060, chaque État, isolé et convaincu qu’il ne peut à lui-seul réduire le changement climatique, se concentre sur l’adaptation des littoraux. Mais, face à l’intensité des conséquences du changement climatique, les États mettent en œuvre après 2060 de fortes politiques coordonnées d’atténuation qui permettent de limiter la hausse du niveau des mers à +1m. L’adaptation littorale s’effectue en contrôlant l’urbanisation et la croissance démographique littorales, et en anticipant les reculs prévisibles du trait de côte par des retraits appropriés. 

Famille du « Déni »

Cette famille regroupe trois scénarios allant du « déni durable » à des situations de « réveils plus ou moins tardifs ». Le point commun qui rassemble ces différentes variantes relève de l’attitude consistant, durant au moins la première moitié du 21è siècle, à refuser d’agir à la hauteur des changements climatiques et environnementaux. Durant cette période d’immobilisme, les initiatives de prévention, tant en termes climatiques que d’adaptation littorale, ne constituent pas des priorités pour la communauté internationale et seuls quelques pays, très exposés et dotés de moyens financiers et technologiques suffisants, prennent des initiatives isolées. Progressivement toutefois, sous l’effet principal de la recrudescence d’événements climatiques catastrophiques en lien avec la montée des eaux, une prise de conscience de la criticité de la situation finit, ou non, par émerger et contribuer à infléchir les politiques. Cependant, les situations résultantes en 2100 diffèrent très sensiblement en termes de conséquences sur l’intégrité des littoraux. 

La trajectoire du scénario D1 – Du déni à la réaction commence par un déni à la fois du changement climatique (avec de émissions de GES qui s’intensifient) et de ses effets sur les littoraux, puis bascule, après 2050, vers des actions massives de réduction des émissions et d’adaptation des littoraux au prix d’efforts considérables. Si après 2050 les bénéfices des actions de d’adaptation littorale se font rapidement ressentir (diminution de la vulnérabilité humaine et environnementale des littoraux), les premiers effets réellement perceptibles d’atténuation du changement climatique ne sont pas attendus avant le milieu du siècle suivant. Les mesures d’adaptation sont calibrées pour faire face à une importante montée du niveau des mers, plus élevé d’un mètre en 2100. 

Après un demi-siècle de déni et de passivité générale ayant contribué à accroître la vulnérabilité de la zone côtière (mégalopoles surpeuplées, compartiments environnementaux gravement affectés), la réalité de l’élévation du niveau marin et de ses conséquences (évènements extrêmes plus fréquents et dévastateurs) finit par s’imposer. La prise de conscience est alors collective (décideurs, société civile, citoyens) et la lutte contre les conséquences du dérèglement climatique devient une priorité absolue et ce à différentes échelles (des initiatives locales aux collaborations internationales). Bien que tardives, des actions d’atténuation du changement climatique sont engagées de manière durable et d’ambitieuses stratégies d’adaptation littorales se développent à l’échelle du globe (misant parfois sur une protection active des enjeux et parfois sur un repli stratégique vers des zones plus sures). 

La trajectoire du scénario D2 – Abandon du littoral s’inscrit dans un déni du changement climatique et de ses impacts sur la hausse des mers, puis après 2080 se caractérise par une transformation radicale des littoraux, prenant majoritairement la forme d’un retrait généralisé, le tout dans un contexte extrême de hausse du niveau des mers (+1-2m). Après 2080 très peu d’actions d’atténuation des émissions de GES sont engagées car on estime qu’il est désormais trop tard pour enrayer le changement climatique et ses conséquences. A l’échelle internationale des investissements massifs sont consacrés à l’aménagement des littoraux et à l’organisation d’un repli stratégique sur les arrières–pays. Ces investissements visent à limiter les désastres humains mais surtout à prévenir les migrations massives susceptibles de mettre en péril un équilibre géopolitique déjà précaire. Les stratégies d’adaptation peinent à tempérer la forte exposition des littoraux aux risques de submersion et d’inondation, ce qui justifie leur abandon fréquent. 

Suite à la survenue répétée de catastrophes humanitaires, environnementales et économiques majeures, les États finissent par prendre conscience de l’augmentation irréversible des risques engendrés sur les littoraux sensibles, mais très tardivement. Désormais conscients des conséquences inéluctables de l’emballement climatique, les États organisent un repli systématique des activités jugées les plus stratégiques (pôles économiques majeurs, lieux de résidence et de villégiature des citoyens les plus riches et les mieux informés) vers l’arrière-pays. Les franges littorales les plus vulnérables sont dès lors progressivement délaissées ; seules les populations les plus pauvres y demeurent, trop dépendantes des ressources locales et de l’accès aux terres (gentrification climatique). 

La trajectoire du scénario D3 – Passivité se caractérise par un déni du changement climatique et une passivité assumée dans la gestion littorale dans un contexte « extrême » de hausse du niveau des mers (2 m). Malgré la recrudescence de signaux d’alerte et du fait de l’absence de moyens communs affectés aux efforts de prévention et d’adaptation, une attitude de déni durable aboutit à une politique court-termiste du « chacun pour soi ». En conséquence de l’absence de politiques d’atténuation, l’accélération de la hausse du niveau de la mer a été forte après 2050, provoquant des transformations majeures des littoraux à l’échelle globale. Aucune anticipation des effets de la hausse du niveau des mers n’a été faite dans la plupart des zones littorales qui connaissent alors des crises humanitaires, alimentaires et environnementales répétées à l’occasion d’épisodes de submersion marine et/ou d’inondation. Cela conduit à une dégradation des écosystèmes, des flux migratoires qui s’intensifient entre mégalopoles, et une brutalisation des rapports sociaux. 

Les flux migratoires massifs s’intensifient, notamment entre mégalopoles côtières de plus en plus vulnérables, au fur à mesure de l’élévation du niveau des mers. Sous l’effet de l’emballement du moteur climatique, les écosystèmes se dégradent de façon souvent irréversible et la vitesse de recul du trait de côte accélère progressivement (commençant par induire la disparition d’îles). Le tableau général qui résulte de ce scénario est en tout point catastrophique (conflits sociaux croissants, crises environnementales et humanitaires répétées). 

Famille « monde fragmenté » 

Cette famille est résolument atypique comparée aux deux autres. Elle est constituée d’un seul scénario qui rassemble une très large diversité de configurations. Il s’agit d’une trajectoire « hybride » qui regroupe des situations locales aux caractéristiques parfois opposées, certaines représentatives de la famille des scénarios du déni et d’autres de la famille des scénarios de l’adaptation. La cohabitation de caractères aussi contradictoires dans une seule et même trajectoire s’explique par le récit qui y est associé, à savoir celui d’un monde dual qui avance schématiquement à deux vitesses, selon la logique du « chacun pour soi ». 

La trajectoire du scénario F – Fragmentation persistante est une trajectoire qui se caractérise par une absence d’atténuation globale du changement climatique et des efforts d’adaptation très variables d’une région du monde à l’autre. L’absence de mobilisation sur la politique climatique globale aboutit à des émissions importantes et un contexte physique d’élévation du niveau des mers « extrême » (2 m). Face à cela, on observe des situations aux caractéristiques opposées : les littoraux des pays riches font l’objet de travaux massifs et coûteux d’adaptation, tandis que les littoraux des pays pauvres voient leur vulnérabilité s’accroître. Le scénario de fragmentation présenté ici reste très sombre à l’échelle mondiale. En effet, même si certains États réussissent à « limiter la casse » sur leurs littoraux durant le siècle à venir (mais à quel prix ?), la principale question à se poser sur la pertinence des investissements colossaux consentis pour y parvenir est « jusqu’à quand » ? 

Les États les plus riches mènent de front une politique de lutte contre l’élévation du niveau des mers (construction/élévation de digues) et un retrait stratégique progressif des zones littorales les plus vulnérables, les villes restantes, délicates à déplacer, s’adaptent tant bien que mal aux contraintes en privilégiant l’anticipation et la gestion des crises (alarmes, évacuations). A l’inverse, les États les plus pauvres, voient, en l’absence d’anticipation des changements littoraux, leur vulnérabilité s’accroître face à la hausse des mers (renforcement de la vulnérabilité aux phénomènes naturels, de l’insécurité alimentaire et crises sanitaires). Les mégalopoles situées en zone littorale continuent à proliférer, recueillant notamment les populations les plus défavorisées. La recrudescence d’évènements climatiques extrêmes entraîne une augmentation marquée des évacuations mais renforce la logique de repli des États. Le maintien de la logique duale tout au long du siècle aboutit à un éloignement progressif de deux « pôles ». A une extrémité, les investissements colossaux consacrés à la défense « à tout prix » de certains territoires littoraux dans les pays développés tendent à rapprocher ceux-ci du scénario (A4) pour lequel la priorité est portée à l’adaptation. A l’autre extrémité, le manque de moyens ou d’accès à la connaissance rapproche grandement la politique attentiste des pays les plus défavorisés des scénarios du déni (D3, D2, D1) pour lesquels le réveil n’intervient, au mieux, que trop tardivement pour sauvegarder espaces, habitats et activités. 

Conséquences potentielles pour la recherche 

Cette partie s’intéresse aux conséquences des huit scénarios sur les priorités de recherche à moyen et long terme. Le groupe de travail a tenté d’identifier les besoins de recherche qu’appelle chaque scénario en précisant les échelles géographiques et institutionnelles prises en compte ainsi que les disciplines à mobiliser. Cette analyse générale doit être poursuivie et complétée par chacune des communautés scientifiques disciplinaires ou thématiques afin de préciser leurs contributions possibles pour chaque scénario et d’identifier celles qui, valables pour tous les scénarios, constituent des choix sans regret. 

L’ampleur des problématiques de recherche soulevées par la question de la montée du niveau de la mer est telle qu’elle mobilise un grand nombre de disciplines. Avant le 20è siècle, les dimensions de l’espace physique paraissaient immuables, des modifications de cet espace ne dépendaient que de catastrophes naturelles brutales et spectaculaires : raz-de-marée, activité volcanique, tremblements de terre… 

A la fin du 20è siècle apparaît le concept d’anthropocène,justifié selon ses auteurs par le fait que l’homme est devenu le premier facteur d’évolution de la terre. Il est donc logique que l’ensemble des disciplines de recherche soient concerné par une problématique à l’échelle mondiale, à forts impacts sur les sociétés humaines et leurs réalisations, dans une dynamique encore mal comprise, en accélération et sans horizon de stabilisation, telle que l’élévation du niveau de la mer. 

On peut identifier quatre grands domaines de recherche concernant l’élévation du niveau de la mer, et les disciplines qu’ils mobilisent : 

(1) la compréhension, la mesure et les projections aussi objectives que possible du phénomène en cours mobilisent toutes les sciences dites « exactes » ou « dures » (physique, chimie, biologie, géologie, mathématiques) ainsi que les technologies qui conditionnent les capacités de calcul et de modélisation. Ce sont des outils essentiels pour améliorer la compréhension des phénomènes globaux, pour prévoir et anticiper des phénomènes de plus en plus incertains et non-linéaires et prévenir leurs impacts potentiels. On notera, à titre d’exemple, quelques verrous scientifiques relevant de cette catégorie sachant que les marges d’incertitude restent trop élevées pour convaincre les décideurs sceptiques ou indécis : 

  1. Développement de modèles prédictifs de comportement des calottes glaciaires, de survenue de phénomènes climatiques extrêmes, de retrait du trait de côte à l’échelle locale et régionale 
  2. Meilleure compréhension des phénomènes de subsidence d’origine naturelle et anthropique et de leurs conséquences 
  3. Impacts de l’éloignement au large (offshore) des activités sur les écosystèmes marins 
  4. Réseaux de mesures à l’échelle internationale 
  5. Développement de systèmes d’alerte optimisés 
  6. Identification de « points limites de basculement » au-delà desquels certains phénomènes irréversibles (fontes des calottes polaires par exemple) ne peuvent plus être évités 

(2) Les perceptions et représentations sociales du phénomène par les sociétés humaines, les personnes, les entreprises, les structures locales, régionales, nationales et internationales. Cette masse énorme et dynamique d’informations de nature extrêmement diverse et leur interprétation participent de manière importante au processus de réflexivité individuelle et collective, de prise de conscience et de « construction sociale » des problèmes et des solutions, participant des décisions, et (in)actions afférentes. Il s’agit ici de philosophie, de sociologie, des sciences cognitives, de la psycho-sociologie, de l’anthropologie, des sciences de l’information et de la communication surtout à l’ère d’un Internet mondial, opportunité autant que menace pour les contenus et leurs interprétations. 

  1. Comprendre les dynamiques de déni 
  2. Identification des leviers pour faire évoluer les mentalités 
  3. Investiguer les vecteurs de relais d’opinion pour sensibiliser les populations et notamment les plus jeunes 

(3) La gouvernance des situations locales, régionales, globales, pour le court, le moyen et le long terme dans les zones rurales et dans les zones urbaines. Il s’agit là des sciences politiques au sens large avec des influences multiples de tous les autres compartiments disciplinaires, l’économie mais aussi l’urbanisme, la sociologie, l’anthropologie, la géographie ; de fait, la question du coût de l’inaction en comparaison du coût de l’action est centrale mais elle est vulnérable à de nombreux biais, explicites et implicites. 

  1. Politiques d’urbanisme et d’aménagement compatibles avec les contraintes pesant sur les littoraux 
  2. Modes de gouvernance inclusive pour l’adaptation des littoraux 
  3. Animation des initiatives citoyennes et des réseaux de villes pour promouvoir les bonnes pratiques 
  4. Pilotage de changements radicaux 
  5. Accompagnement des migrations de personnes sous l’effet de la submersion des terres 
  6. Gestion des apatrides climatiques 

(4) Les leviers d’action pour accompagner les transitions sociales via les sciences de l’ingénieur et de nombreuses disciplines dont l’économie, les sciences du territoire, et ses outils d’incitation en lien avec les décisions politiques (règles, normes, subventions, contrôles…), les technologies d’application au sens large comme par exemple l’urbanisme, l’architecture, mais aussi l’agronomie, l’hydrologie, la pédologie, la génétique et les sciences de la gestion pour faciliter l’adaptation du vivant aux changements d’environnement en région côtière, etc. 

  1. Technologie de stockage ou réutilisation du carbone 
  2. Technologies adaptatives de protection du littoral (digues, barrières) 
  3. Technologies innovantes de construction des villes et/ou d’implantation des infrastructures et des activités économiques sur la mer 
  4. Développement de systèmes de culture adaptés aux mutations du milieu 
  5. Amélioration de la résilience / limitation de la vulnérabilité des enjeux situés en zone côtière 

L’articulation de ces quatre domaines est nécessaire pour anticiper et s’adapter au phénomène dans une approche systémique. 

Les grands axes de recherche interdisciplinaires, communs à la majorité des scénarios, ont été identifiés : 

  1. Comprendre, mesurer et projeter le phénomène. 
  2. Développer la réflexion, la concertation et la mobilisation en vue d’un bien commun et d’un vivre ensemble humain et durable. 
  3. Evaluer les impacts (anticiper les évolutions tendancielles), engager des transitions littorales et urbaines pour s’adapter à la montée du niveau des mers, et renforcer le rôle protecteur des écosystèmes littoraux. 
  4. Gérer les situations de crise dans toutes les composantes vitales des sociétés : migrations, sécurités multiples : espace, paix, eau, ressources alimentaires, soins primaires, équité, emploi. 
  5. Développer et mettre en œuvre les moyens de réduire ou compenser les effets de la montée du niveau des mers au niveau global et limiter les disparités excessives (justice environnementale), sources de tensions ou de conflit. 

Les acteurs d’une recherche de telle ampleur sont très nombreux. Il faut souligner que, pour la plupart de scénarios, la réponse pertinente ne peut être traitée qu’avec l’ensemble des acteurs concernés, depuis l’association locale de terrain qui replante des mangroves jusqu’aux Nations-Unies qui gèrent les COP successives et les accords internationaux sur le changement climatique. Le rôle central reste aux structures « professionnelles » de recherche (universités, instituts, fondations, réseaux…) mais il est nécessaire d’associer les parties prenantes aux recherches sur la transformation de leur espace. Les villes, et en particulier les grandes métropoles mondiales qui concentrent populations et activités, deviennent alors des acteurs majeurs de la recherche sur les transformations à mettre en œuvre dans les dynamiques d’adaptation. 

Le traitement national des problématiques de recherche n’est pas suffisant pour répondre aux enjeux. Ainsi, par exemple, le degré de submersion des grands deltas du monde, se joue dans la gestion des fleuves transnationaux qui les irriguent en amont, et donc des politiques des pays traversés par ces fleuves. Aussi est-il nécessaire de coordonner les recherches nationales et de développer la recherche sur les modalités de gouvernance internationale. 

Enfin, il n’existe pas, ou pas encore, de méta-discipline capable d’intégrer la masse des connaissances produites sur une problématique aussi vaste et à une telle échelle de temps et d’espace. En conséquence, il apparaît nécessaire de conserver le principe de subsidiarité des enjeux en raisonnant avec les bons outils à la bonne échelle d’espace. Ainsi, travailler à l’échelle d’un bassin versant complet d’un fleuve est plus pertinent, et efficace à terme, que d’additionner les politiques nationales des pays traversés par le fleuve. Il s’agit également de développer les sciences de l’interdisciplinarité et l’articulation des sciences sociales et des sciences de l’ingénieur afin de construire des stratégies d’adaptation en cohérence avec les contextes locaux. 

Il apparaît aussi indispensable d’impliquer la société civile dans tous les aspects de recherche, développement et d’innovation afin, d’une part, de renouer un lien de confiance avec le monde de la recherche scientifique rigoureuse (via les sciences participatives par ex.) et d’autre part, d’accélérer la prise de conscience que les solutions pérennes et équitables face aux problèmes posés ne peuvent être fondées que sur une solidarité à tous les niveaux des sociétés humaines.

https://inra-dam-front-resources-cdn.wedia-group.com/ressources/afile/495122-8181d-resource-mer-monte-rapport.pdf

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Jan 31

Robotique et IA en Russie : des oukazes

Le 1er septembre 2017, le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine énonça lors du discours de rentrée universitaire ces propos sentencieux :

« L’intelligence artificielle est l’avenir, non seulement pour la Russie, mais pour toute l’humanité. Cela présente des opportunités colossales, mais aussi des menaces difficiles à prévoir aujourd’hui. Quiconque deviendra le leader dans ce domaine deviendra le dirigeant du monde. »

L’oukaze (loi) fixant le cadre, les objectifs et les moyens du développement de l’intelligence artificielle en Russie a été promulgué près de deux ans plus tard, le 10 octobre 2019. Ce décret présidentiel s’inscrit dans une volonté politique plus large : garantir la souveraineté technologique de la Fédération de Russie. Une ambition qu’est encore venue illustrer la participation remarquée de Vladimir Poutine à la conférence sur l’intelligence artificielle tenue le 9 novembre 2019 à Moscou.

Qu’il me soit ici permis de reprendre un article de l’excellent site THE CONVERSATION sur La stratégie russe de développement de l’intelligence artificielle.

https://theconversation.com/la-strategie-russe-de-developpement-de-lintelligence-artificielle-127457

Contextualisation historique de la stratégie informationnelle et cyber russe depuis les années 2000

La doctrine de la Fédération de Russie en matière de cyberespace – ou plus exactement de « stratégie informationnelle » – date du 9 septembre 2000. Elle a été révisée à la marge le 5 décembre 2016, restant immuable sur ses aspects principaux : la défense des intérêts nationaux (sur le plan technique mais aussi civilisationnel, moral et spirituel) ; la nécessité d’un secteur informationnel propice à l’émergence de champions nationaux et internationaux ; l’appui d’outils et de services informationnels au développement économique ; l’émergence d’une société informationnelle sûre et fiable.

Ce corpus doctrinal, relativement neutre technologiquement, d’où sa pérennité, fut complété au fil des années par plusieurs textes officiels à l’orientation ostensiblement plus technique, qui fournissent des définitions, des rapports de situation, des objectifs, le cadre législatif et la liste des acteurs financiers impliqués.

Citons par exemple la Stratégie de développement de l’industrie des technologies de l’information de la Fédération de Russie pour 2014-2020 et perspectives à l’horizon 2025 ou, plus récemment, la Stratégie pour le développement de la société informationnelle 2017-2030. Certains textes complémentaires peuvent être très ciblés, comme la loi fédérale sur l’information, les technologies de l’information et de la protection de l’information n°149-FZ du 27 juillet 2006, laquelle sera modifiée à plusieurs reprises, notamment via la loi fédérale n°242-FZdu 21 juillet 2014 (concernant la protection des données des citoyens russes hébergées sur des serveurs situés sur le territoire national), la loi fédérale n°276-FZ du 29 juillet 2017 (réglementant l’utilisation et le développement des outils d’anonymisation) et la loi fédérale n°90-FZ du 1er mai 2019 (qui porte sur la résilience du réseau Internet en cas de blocage ou de dysfonctionnement majeur du DNS).

Il ne faudrait cependant pas omettre les déclarations du président Poutine, qui donnent le la quant aux futures orientations stratégiques du pays. Ce fut l’objet de son fameux discours du 1er mars 2018, en pleine campagne de réélection, face aux représentants des deux Chambres ainsi qu’aux membres du gouvernement Medvedev. Dans un contexte de grande tension avec ses homologues occidentaux, il confirme la détermination de la Russie à assurer sa sécurité militaire par le développement de diverses armes… mais, aussi, de l’intelligence artificielle, évoquée à deux reprises, signe de son importance. D’où son aboutissement logique avec l’oukaze n°490 du 10 octobre 2019.

L’oukaze du 10 octobre 2019

Ce décret présidentiel de plus de vingt-trois pages est exclusivement focalisé sur l’intelligence artificielle et sur son écosystème, d’où ce titre sans ambiguïté : « Stratégie nationale du développement de l’intelligence artificielle pour la période s’étendant jusqu’à 2030 ».

Si le texte fixe comme horizon l’année 2030, il prévoit un rapport de situation et la finalisation des premiers objectifs pour l’année 2024, notamment dans le registre de la recherche (au travers du dépôt de brevets ou de publications scientifiques mais aussi de solutions pratiques pleinement fonctionnelles). L’article premier relatif aux dispositions générales annonce que la liste des documents cités n’exclut en rien les programmes nationaux où l’intelligence artificielle viendrait à s’appliquer, à tous les échelons du pays.

La définition russe de l’intelligence artificielle donnée à l’article 5 est la suivante :

« Ensemble de solutions technologiques permettant de simuler des fonctions cognitives humaines (incluant l’auto-apprentissage et la recherche de solutions sans l’appoint d’algorithmes prédéterminés) et d’obtenir des résultats lors de tâches spécifiques comparables aux résultats de l’activité intellectuelle humaine. »

Si le document prend soin de rappeler le contexte global de course à l’intelligence artificielle (chiffres à l’appui) et de souligner les ressources techniques et humaines de la Fédération de Russie, il rappelle également qu’une absence de coordination et d’implication des différents acteurs nationaux serait préjudiciable pour la place mondiale de la Russie dans ce secteur stratégique. Il est énoncé distinctement que la recherche scientifique spécifique à ce secteur doit être appuyée, que la qualité et l’accessibilité des données doivent être prioritaires, que les produits et services russes doivent bénéficier d’un accès facilité au marché mondial, que l’obtention de matériel informatique puissant est nécessaire et que l’émergence de cadres qualifiés dans ce domaine et d’un éveil de la population active aux possibilités offerte par l’intelligence artificielle doivent être stimulés.

Assez surprenant toutefois est l’objectif de création d’un système complexe de régulation des relations sociales issues du développement et de l’utilisation de l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas de contrôler les relations sociales déjà existantes par l’appoint de l’intelligence artificielle mais de réguler celles qui sont créées algorithmiquement : c’est là une projection peu commune. Autre point qu’il convient de souligner : le soutien au développement d’architectures matérielles basées sur l’intelligence neuromorphique.

Fait singulier, le télétravail est évoqué comme l’un des moyens d’attirer des spécialistes du secteur en améliorant leur environnement de recherche et de production. Par ailleurs, le recrutement de spécialistes étrangers est recommandé : pour les attirer, de hauts salaires sont préconisés, concomitamment à un cadre de travail agréable. Plus généralement, le texte octroie une place majeure à l’aspect humain, en insistant sur la qualité de la formation en recherche tant fondamentale qu’appliquée – et cela, sur le long terme.

Sont également encouragées la participation des spécialistes russes aux forums mondiaux et la mise à disposition, au profit de leurs collègues extérieurs, de bibliothèques ouvertes. Il est mentionné que des compétitions pourraient stimuler l’émulation et le progrès (on peut songer à cet égard aux Olympiades de l’informatique et à l’International Collegiate Programming Contest (ICPC) où les universités de l’ex-Union soviétique excellent depuis les années 2000).

Enfin, le texte recommande la mise en place de méthodes unifiées et régulièrement mises à jour permettant de développer des bases de données massives de qualité sur les serveurs publics afin d’alimenter les plates-formes d’apprentissage automatique.

Pour résumer, l’oukaze fixe deux dates butoir : 2024 et 2030. La première date est un point d’étape critique vers la seconde qui doit être l’aboutissement des objectifs fixés. La Russie, ayant appris des rigidités et de l’hypocrisie du Gosplan, a décidé de procéder par une approche cadrée mais non rigide, se ménageant une capacité d’évolution au gré des découvertes et aboutissements. D’où l’avertissement inséré explicitement dans le document sur le potentiel ralentissement que provoqueraient des barrières administratives trop rigoureuses – message comminatoire destiné tant au législateur trop bavard qu’aux fonctionnaires trop zélés qui entraveraient la bonne marche d’une intelligence artificielle à la russe.

Les enjeux militaires liés au développement de l’IA

Même si le volet militaire n’apparaît pas directement dans l’oukaze du 10 octobre 2019, il faut garder à l’esprit qu’il est bien présent en arrière-plan de chaque direction ou préconisation fixée par ce texte.

La doctrine militaire russe a pleinement intégré l’apport de l’intelligence artificielle dans le contexte global de robotisation du champ de bataille pour le combat terrestre, aérien, naval, sous-marin, cyber puis spatial. En 2018, le chef d’état-major des forces russes indiquait que la Russie s’engageait vers la robotisation de 33 % de ses matériels et de ses systèmes d’armes. Depuis, plusieurs hauts responsables ont déclaré qu’il fallait impérativement retirer le soldat russe de la zone d’immédiate conflictualité pour le remplacer par des plates-formes armées robotisées télé-opérées et semi-autonomes. La « dronification » des matériels militaires terrestres russes est en bonne marche.

De nombreuses plates-formes ont été développées, testées et améliorées, y compris sur le théâtre de guerre syrien. De grands programmes industriels ont été lancés comme celui du char de combat T14 Armata qui évolue rapidement vers une plate-forme télé-opérée sans équipage (sans doute la première au monde de ce genre). Ou encore le projet d’aéronef de cinquième génération Su-57 qui, en sa prochaine mouture, est censé embarquer un système intégré algorithmique de complète délégation de vol. On ne compte plus le nombre de plates-formes robotisées de taille intermédiaire créées depuis 2015 et utilisées pour les campagnes de déminage, de détection d’explosifs, d’actions en zone ayant subi une pollution NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), d’acquisition de renseignements, de surveillance automatique de zones sensibles, de logistique, de ravitaillement ou d’appui feu. Les forces terrestres russes seront dotées de plates-formes modulables, robustes, rapidement configurables et adaptables à des missions et à des contextes spécifiques comme le combat en milieu sous-terrain (grottes et tunnels), toujours très coûteux en vies humaines.

Fin 2009, les premiers robots de combat terrestre (UGV) russes dotés de capacités de duplication d’actions de combat ont fait leur apparition, à l’image du robot Marker, capable de suivre automatiquement un combattant humain superviseur et de reproduire fidèlement ses tirs lorsque celui-ci ouvre le feu sur une cible. Le développement d’UGV armés « dupliquants » transforme en profondeur les mécanismes du combat terrestre et constitue un important multiplicateur de puissance sur le théâtre des opérations.

Concrètement, le robot doit intervenir partout où il peut économiser le sang russe. La doctrine d’économie du sang est aussi liée à l’économie financière engendrée par le remplacement d’équipages humains par des systèmes automatisés produits en grande série. Ce choix stratégique de dronification des systèmes est d’ailleurs totalement partagé par les concurrents chinois et américain.

Quel que soit le milieu de confrontation (terre, air, mer, cyber), nous assistons ainsi à une course à l’autonomisation des systèmes d’armes impliquant les trois acteurs principaux – Russie, Chine, États-Unis. Cette course à l’armement semi-autonome s’appuie nécessairement sur les progrès technologiques et scientifiques réalisés en apprentissage automatique, en robotique, en optimisation ou en contrôle optimal. Les besoins en expertise dans ces champs de recherche motivent pleinement les mesures d’incitation au recrutement d’experts internationaux en IA et le développement de laboratoires et de structures de formation de haut niveau en IA.

Comme elle a su le faire pour la conquête spatiale au milieu du XXe siècle, la Russie s’est mise en ordre de marche pour la conquête de l’intelligence artificielle. Méthodiquement, sereinement, efficacement, elle installe ce puissant vecteur de puissance dans l’ensemble de ses structures militaro-industrielles.

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Jan 24

Vers une loi de programmation pluriannuelle de la recherche

Le 1er février 2019, le Premier ministre avait annoncé la mise en place de groupes de travail afin qu’une loi de programmation pluriannuelle de la recherche soit présentée au Parlement au début 2020, avec un objectif de redonner à la recherche de la visibilité, de la liberté et des moyens.

La concertation s’est organisée autour de 3 thèmes :

  • Comment garantir que les projets scientifiques les plus ambitieux et les plus novateurs pourront être financés comme ils doivent l’être tant en recherche fondamentale que pour répondre aux enjeux sociétaux ?
  • Comment attirer vers les carrières scientifiques les jeunes talents et offrir des parcours scientifiques compétitifs à l’échelle internationale ?
  • Comment développer la recherche partenariale entre public et privé et convertir les résultats de recherche en innovation ?

Intéressons nous au 3ème thème : recherche partenariale et innovation

Dans le rapport, la recherche partenariale se définit comme toute activité dont le résultat est la production de connaissances ou de technologies et l’acquisition d’expertise à travers la collaboration entre acteurs académiques et acteurs privés ou associatifs ou organisations non gouvernementales (recherche collaborative) ou l’achat de prestations de recherche (recherche contractuelle). L’innovation se définit comme toute invention, qu’il s’agisse d’un bien ou d’un service, qui a trouvé un marché, un usage ; donc comme toute invention conduisant à un impact économique, sociétal, environnemental ou venant en appui des politiques publiques. 

Avant d’exposer à grand traits les mesures concrètes qui étayent ces trois champs d’actions, la mission a porté son propre diagnostic sur la recherche partenariale et de l’innovation en France. 

Principales conclusions du diagnostic réalisé

Depuis plus de 15 ans, les gouvernements ont tous reconnu le décalage entre l’excellence scientifique de la recherche française et sa faible contribution aux mondes économique et sociétal. Des politiques publiques très actives se sont succédé pour renforcer la recherche partenariale entre le public et le privé et pour stimuler l’innovation afin d’assurer la compétitivité de la France, comme en témoignent les faits exposés ci-dessous. 

  • En 2016, le soutien public à l’innovation s’élève à 10,5 Md€ (montants décaissés) dont 8,1 Md€ en provenance de l’État, 1,2 Md € des collectivités territoriales et 1,2 Md€ de l’Europe, contre 3,1 Md€ au total en 2006. 
  • Le soutien de l’État a été massif (de 1,8 Md€ en 2006 à 8,1 Md€ en 2016) et s’est traduit par la mise en place de nombreux dispositifs. A lui seul, le Crédit d’impôt recherche (CIR) représente près des deux tiers de l’effort public. Cette créance fiscale est en forte hausse continue depuis la réforme de 2008. 
  • La France est l’un des pays de l’OCDE où le financement public de la R&D privée est le plus élevé (0,42 point de PIB en 2015), en forte croissance depuis 10 ans (0,19 point de PIB en 2005). 
  • Les Régions et l’Europe ont aussi accru leur financement depuis 10 ans. 
  • La présence territoriale a été renforcée avec la création des sociétés d’accélération de transfert de technologie (SATT), les Instituts Carnot, les instituts de recherche technologique (IRT), les pôles de compétitivité, etc… en lien avec l’autonomie des universités. 
  • Une réorganisation institutionnelle majeure a eu lieu autour des années 2010 avec la création du commissariat général à l’investissement (CGI, devenu en 2017 le secrétariat général pour l’investissement, SGPI), de Bpifrance en 2013 et, antérieurement en 2006 de l’agence nationale de la recherche (ANR) qui, à côté des entités existantes, ont eu pour mission de transformer le paysage de la recherche partenariale et de l’innovation. 
  • Plusieurs mesures récentes ont été prises et visent à mieux piloter la politique d’innovation (création du conseil de l’innovation), à soutenir les start-ups deep tech (plan deep tech mis en œuvre par Bpifrance) et à élargir les possibilités pour un chercheur de se consacrer aux activités d’invention et d’innovation (aménagement du dispositif Allègre dans le cadre de la loi PACTE). 
  • Enfin, des grands défis financés par le Fonds pour l’Innovation et l’industrie (FII) ont été lancés sur le modèle des programmes de l’agence américaine de l’innovation de rupture dans le domaine de la défense (DARPA). 

De forts progrès en termes d’utilisation de ces moyens, de la dynamique d’entrepreneuriat ont été constatés et ce, en peu de temps 

  • Les entreprises françaises font moins de R&D que leurs homologues de plusieurs pays (notamment l’Allemagne). Néanmoins, à structure sectorielle comparable à celle de l’OCDE, les entreprises françaises sont plus intensives en R&D que leurs homologues. 
  • Environ 10 000 PME sont intégrées dans les écosystèmes de grands groupes, innovent et font une R&D de bon niveau. 
  • Les équipes d’appui à l’invention et à l’innovation se sont professionnalisées.
  • Les mentalités ont évolué et l’intérêt des chercheurs du public pour le privé et l’entrepreneuriat a fortement progressé par rapport aux générations précédentes. 
  • L’ambition forte pour l’entrepreneuriat portée par le MEF, le MESRI et la BPI a permis la création de start-ups issues des laboratoires publics, en particulier dans le numérique et 
  • Enfin, les collaborations public-privé pour innover se sont développées : la France est ainsi le premier pays européen en part des co-demandes de brevets du secteur académique et des entreprises dans l’ensemble des demandes déposées à l’Office européen des brevets. 

Cependant, le système d’innovation français est peu efficace et ne délivre pas au rythme des transformations du monde 

  • La France ne dispose pas de stratégie d’innovation pour faire face aux grands défis sociétaux 
  • Une gouvernance du système d’innovation qui ne responsabilise pas suffisamment les acteurs 
  • Une organisation des entités de transfert et de valorisation au milieu du gué 
  • Une politique de ressources humaines très en retrait de l’ambition affichée 

Sont proposées des mesures déclinées sur trois champs d’action 

Créer des leaders mondiaux d’origine française fondés sur des découvertes issues de la recherche publique et qui créeront les ruptures de marché de demain 

  1. Définir et mettre en œuvre une stratégie française pour relever les grands défis sociétaux 
  2. Influencer et s’inscrire dans la stratégie européenne d’Horizon Europe 
  3. Créer les conditions pour que davantage de start-ups deep tech émergent et croissent jusqu’au stade d’entreprises de taille intermédiaire 

Augmenter significativement l’ampleur, la profondeur et la continuité des interactions public-privé, public-public et public-société civile

  1. Assurer la montée en puissance de certains dispositifs de recherche partenariale éprouvés 
  2. Développer la recherche expérimentale pour associer les citoyens et les territoires au développement des innovations motivées par les transformations sociétales 
  3. Développer les synergies au niveau régional et favoriser les actions envers les PME 
  4. Mener une politique de formation, d’éducation et de mobilité transformante et reconnaitre la formation par la recherche dans le public comme dans le privé 

À court terme, gagner significativement en simplicité, agilité et vitesse et responsabiliser les acteurs de l’innovation

  1. Constituer une quinzaine de pôles universitaires d’innovation 
  2. Faciliter et reconnaitre les activités de recherche partenariale et d’innovation aux niveaux individuel et collectif 
  3. Rebudgétiser certaines actions du PIA devenues récurrentes 

https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/loi_programmation_pluriannuelle/46/6/RAPPORT_FINAL_GT3_Recherche_partenariale_et_innovation_1178466.pdf

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